dimanche, février 14, 2016




 Remède à la mélancolie

  C’est le titre (clin d’œil à Ray Bradbury ?) d’une émission de radio dont l’invité(e) est convié(e) à présenter aux auditeurs ses propres remèdes à la mélancolie. En guise d’ouverture, on lui demande de traduire son état d’esprit, avec une condition : ne pas employer de mots. Certains soupirent, d’autres chantonnent, d’autres imitent un souffle de vent, ou pianotent sur la table avec leurs doigts. Puis on parle de la mélancolie, de sa perception. Et on en vient aux remèdes, qui sont, rien d’étonnant, toujours un peu les mêmes, les livres, la musique, les amis, les voyages, un verre de vin, un bon petit plat, l’amour bien sûr, celui que l’on chante, celui que l’on fait.
   Je crois que pour traduire mon état d'esprit à l’ouverture d’une telle émission, j’applaudirais.
   Parmi les remèdes à la mélancolie, je citerais certainement un matin de printemps traversé par le chant d’une mésange, l’air doux d’une soirée de printemps traversé par le chant d’un merle, une salade printanière arrosée d’un verre de vin d’Anjou, la trompette - ou la voix ! - de Chet Baker sur un vinyle et tant pis si cela craque un peu, “Wight is Wight” que l’on chante avec quelques copains, le violoncelle - ou la voix ! - d’Avishaï Cohen, un vieux polar de James Hadley Chase que l’on s’envoie comme une tasse de café noir.
   Et l’amour.
   Et puis Lili qui chante la fessée façon papillon de nuit : la caresse de la main nue sur les fesses nues de l’amante. Une caresse légère et douce comme la soie, ou sonore et brûlante comme l’orage. Oui, je crois que la fessée est un excellent remède à la mélancolie. Peut-être parce-qu’elle est pulsion de vie, gonflée d’une jubilation essentielle. Elle a la magie d’une eau de jouvence : la fessée est la seule caresse dont la brûlure est rafraîchissante !
   Et c’est une belle idée de cadeau pour la Saint-Valentin.

vendredi, février 05, 2016



Raiforme de Laure Tograff

- si tu con tinu aha rachai lai naine ufar    tuo ra hune phaiçai !  
- nan jan norai pa passke la sedie et le "ph" sa egziste maime plu ¡

Photographie : empruntée à un monde sensuel disparu ?


jeudi, décembre 10, 2015

Eau de rose et feux de la rampe




   
   Pour paraphraser Pierre Gripari, des fessées, il y en a de toutes sortes. Des appliquées, des distraites, des enflammées, des romantiques...
   Et parmi les fessées romantiques, nous trouvons la fessée des romans à l’eau de rose, et au moins une fessée de comédie musicale. 
   La fessée à l’eau de rose est fréquente dans les harlequinades littéraires, et cela ne date pas de la mode des cinquante nuances. Le principe en est assez routinier : l’héroïne, belle, jeune, bravache, se confronte à un homme plus âgé qu'elle, ombrageux, bourru, beau, de préférence riche. L’héroïne se conduit comme une sale gamine et finit par obtenir ce qu’elle mérite : une bonne fessée. Ce châtiment la révolte, certes, mais lui permet de prendre conscience qu’elle avait besoin de cette figure tutélaire et que finalement cette fessée lui a fait le plus grand bien. Elle découvre par la même occasion qu’elle est et a toujours été amoureuse de l’homme qu’elle a défié, et que ses provocations n’avaient pour but que d’attirer son attention. Ils se marient et auront beaucoup d’enfants. Bref, la femme est infantilisée à l’extrême, et la fessée est là pour lui rappeler qu’elle ne saurait continuer dans la vie sans la protection d’une autorité bienveillante (et masculine). Il est d’ailleurs assez curieux de noter que la cible de cette littérature est le lectorat féminin avant tout : il faut croire que les femmes savent lire au second, voire au troisième ou quatrième degré ? Mais il faut bien l’avouer, la récompense est (parfois) au détour de la page : certaines de ces fessées à l’eau de rose ne manquent pas de piquant ! Et puis on le sait bien, un roman de gare n’a pas vocation à nous donner un cours d’éthique ou de philosophie : il a le droit d’être comme un vin de comptoir, un peu râpeux et fort en tannin. C’est peut-être même ainsi qu’il est le meilleur. En somme en les lisant, la lectrice joue, comme dans une cour de récréation pour grandes personnes, à “On dirait que je me conduis comme une sale gamine et que je rencontre un mec super beau intelligent et riche et on dirait que je le provoque et...”.
   La fessée de comédie musicale évoquée plus haut est de la même eau. Il s'agit de l'emblématique scène de “Kiss me Kate”, ou “Embrasse-moi chérie” pour les gaulois. Emblématique au point qu'elle a été choisie pour figurer sur la pochette de l'édition française du DVD. Cette fessée-là a dû faire le tour du monde des scènes de Music Hall et le rideau est loin d'être retombé. Pour l'anecdote, Cole Porter, l'auteur de "Kiss me Kate", est également celui de "Leave it to me !", une autre comédie musicale au menu de laquelle figure la chanson "My heart belongs to Daddy", reprise par une pléthore d'interprètes dont une certaine Marilyn Monroe, dont la version est particulièrement craquante. Là encore, mieux vaut ne pas s'appesantir sur le fond, à savoir une héroïne qui préfère son "Daddy" (qui n'a bien sûr de daddy que le nom) riche et protecteur à de jeunes prétendants, certes tentants, mais qui risquent de ne pas lui procurer une vie aussi confortable. Donc une petite oie bien incapable de se prendre en charge, et qui précise en conclusion de la version originale de la chanson (jamais reprise dans les enregistrements disponibles à ma connaissance) que si elle n'est pas sage, "Daddy might spank" : "Daddy" pourrait bien lui donner la fessée. Mais n'oublions pas que ces chansons datent d'une époque où l'égalité des sexes n'était pas encore un (légitime) sujet de préoccupation. 
   Là-dessus, pourquoi ne pas aller déguster quelques pages choisies d'un roman de gare à la couverture fatiguée en écoutant un peu de Cole Porter ? Et foin du politiquement correct !

Amour cuisant 2015.
Photographie : auteur inconnu.

dimanche, juin 14, 2015








Rêverie de Printemps (valse viennoise)

C’était une journée qui ressemblait à sa vie, son corps, son cœur : encore indécise, entre le printemps et l’été. Le repas de midi, sur la terrasse qu’embaumait le chèvrefeuille, avait été une corvée. Les invités, une grosse dame qui, en riant trop fort, agitait un petit éventail qu’elle avait fait surgir de nulle part, une autre dame, fluette qui battait des cils comme un chef d’orchestre agite sa baguette, un monsieur ventripotent comme un ministre de livre d’histoire qui ne cessait de s’éponger le front, un vieux professeur qui réajustait sans cesse son lorgnon, et puis un jeune homme. Ce dernier, en rougissant comme une écrevisse, lui jetait des regards obliques qui glissaient parfois jusqu’à ses cuisses, que découvrait largement sa courte robe. Enfin une petite fille, la plus sensée de l’assemblée, qui s’éclipsa bien vite pour profiter des balançoires au fond du jardin. Le repas n’en finissait pas, tout l’ennuyait, la nourriture, la conversation qui porta longuement sur les délices surannés de la valse viennoise, les regards de l’écrevisse. On l’avait longtemps dite mignonne, on commençait à la trouver belle, cela l’agaçait profondément d’être réduite à ces qualificatifs qui pouvaient tout aussi bien s’appliquer à une pièce de verroterie ou à une petite chatte exotique aux yeux bleus. À son habitude elle s’était montrée réservée, non sans répondre de temps en temps à qui l’interrogeait avec une assurance qui passait souvent pour de l’insolence. Au moment du dessert, des fraises servies avec de la crème fouettée, quelqu’un évoqua sur un ton badin une fessée qu’elle aurait reçue, petite, “devant tout le monde”, justement à force d’impertinence. La grosse dame émit l’avis original qu’une bonne fessée n’avait jamais fait de mal à personne, et ajouta en riant que même un grande fille pouvait en tirer bénéfice. Le vieux professeur réajusta son lorgnon et remarqua avec un petit air espiègle qu’il avait lu dans un livre très ancien que dans certains cas, la crème, à condition d’être fouettée, pouvait remplacer la fessée. Elle avait depuis longtemps passé l’âge de cette punition stupide, elle haussa les épaules, mais le mot "fessée", traça en elle une vive émotion, comme la marque rouge d’une fusée de feu d’artifice, en même temps que s’éveillait en elle un brouhaha d’images et de sensations qui n’étaient autre que le souvenir ce cette fameuse et lointaine fessée, ce qui eut le pouvoir de l’agacer encore plus. Elle remarqua que la suggestion à peine voilée de la grosse dame taquine de lui donner une fessée avait fait le tour de la table non sans produire les effets les plus variés : ses parents échangèrent un sourire entendu, le ministre sortit un mouchoir et s’épongea le front, la grosse dame, contente de son effet, agita frénétiquement son éventail, la fluette battit éperdument des cils, l’écrevisse fit un effort éperdu pour qu’elle ne remarquât pas qu’il rougissait encore plus, et la petite fille continua à s’en moquer et à faire de la balançoire. L’arrivée du café mit un terme à cette agitation. Heureusement, elle échappa à la promenade digestive. Elle ne se sentait pas trop bien, préférait aller un peu se reposer, prétendit-elle, et tant pis pour l’air désespéré de l’écrevisse, qui à l’instar du merlan frit avait espéré lui faire comprendre par ses regards son amour éperdu. Elle gagna sa chambre, ferma à demi les volets, laissa la fenêtre ouverte sur le chant des grillons et des oiseaux, se déshabilla, se glissa nue sous les draps frais, et se laissa doucement aller à la dérive.

Elle se retrouva bientôt dans une grande salle de bal, à Vienne sans doute. Une salle magnifique, toute en boiseries et en miroirs, baignée par les feux de lumière des grands lustres de cristal qui brillaient tout là haut sous les grands plafonds voûtés. Vêtue d’une robe de bal, elle était assise sur une banquette de velours. Personne encore n’avait songé à l’inviter. Mais voilà qu’un jeune homme s’avança, un prince à n’en pas douter, à en juger par son allure, sa beauté, son élégance. Il s’approcha d’elle, s’inclina brièvement, lui offrit sa main :
- Mademoiselle, m’accorderez-vous cette fessée ?
Elle ne fut pas plus étonnée que cela de la proposition. Comme si la fessée était une danse comme une autre, une cousine de la valse. Elle accepta en rosissant. Son cavalier l’entraîna. Les autres couples s’écartaient à leur passage, elle sentait sur elle les regards d’admiration des hommes, d’envie des femmes. Au centre de la salle de bal, une simple chaise de jardin était installée, tout à fait comme celles qui étaient sous la tonnelle où elle se réfugiait parfois en été pour lire en toute tranquillité. Le prince s’y assit, l’invita à s’allonger en travers de ses cuisses d’un geste de la main. Elle se ploya, se laissa glisser en avant, s’abandonna à son cavalier l’aidait à trouver son équilibre. Elle sentit qu’il troussait à présent les vagues infinies de la robe et des jupons. Elle sentit l’air caresser ses jambes, ses cuisses. La marée montante des robes et des jupons s’arrêta au creux de ses reins.
On entendit monter la voix de l’assemblée, un murmure qui gonfla jusqu’à un
- Oh !
au moment où elle s’aperçut que le prince était en train de lui baisser délicatement sa culotte.
L’air caressait à présent ses fesses nues, offertes à tous les regards. La petite culotte de soie (elle était sûre qu’elle était en soie bien qu’elle n’en ait jamais porté de telles) s’était arrêtée aux bas de ses cuisses. 
 -Oh ! s’écria à nouveau l’assemblée lorsque la première claque retentit.
Elle sentit ses fesses vibrer comme la peau d’une timbale. Et la brûlure naissante.
Comme si cette première claque avait été le signal de la baguette d’un chef invisible, l’orchestre entama une valse, une de ces valses viennoises qui semblent empreintes d’arômes de café, de chocolat et de crème fouettée. Elle pensa : “de la musique en crème fouettée pour accompagner ma fessée”.
Et la fessée, justement, prit son envol, comme les notes des violons soutenues par les basses des violoncelles. La fessée crépita, s’enflamma, l’enflamma bientôt toute entière. Elle sentait monter en elle un soleil brûlant de journée d’été.
Le public était conquis. Un vieux professeur réajusta son lorgnon. Une dame un peu grosse s’éventait frénétiquement avec un petit éventail. Les cils d’une autre, toute fluette elle, semblaient battre la mesure. Un ministre ventripotent sortit d’une poche un mouchoir : il avait besoin de s’éponger le front. Un jeune homme à peine sorti de l’adolescence rougit comme une écrevisse.
La fessée s’accéléra en apothéose aux échos de la valse tourbillonnante. Le lorgnon s’embua. Le ministre s’épongeait le front sans discontinuer. Les oreilles de l’écrevisse s’enflammèrent. La grosse dame se pâma.
Le soleil d’été en elle l’illumina comme l’éclair de feu d’une fusée rouge de feu d’artifice.
Le crépitement des applaudissements succéda à celui de la fessée, et la réveilla en sursaut.

Son cœur battait la chamade. La brûlure cuisante qui couvrait ses fesses s’estompait à mesure qu’elle reprenait conscience. Elle rejeta les draps, se leva, alla jeter un coup d’œil par le volet entrouvert : la terrasse était déserte, les promeneurs n’étaient pas encore revenus. Elle se contorsionna, regardant par dessus son épaule, tournant son bassin pour apercevoir son un peu d’une fesse nue, s’attendant à y découvrir une couleur de fraises écrasées comme si elle avait tout juste été copieusement fessée. Sa peau était blanche comme l’innocence. Elle enfila robe et culotte, descendit, passa par la cuisine où elle remplit un bol de fraises, sortit sur la terrasse, pieds nus sur les tomettes brûlantes. Elle posa le bol sur la table, et picora les fraises qu’elle dégusta debout. Elle eut à un moment une envie saugrenue. Elle chercha sous la courte robe les bords de la culotte et la baissa légèrement. Elle reprit la dégustation, laissant l’air chaud caresser ses jambes, ses cuisses, enveloppant ses fesses nues sous la robe. Lorsqu’un bruit de voix annonça le retour imminent des promeneurs, elle réajusta le sous-vêtement : toujours se méfier du traître courant d’air.
Quelqu’un lui demanda si elle avait bien dormi. Elle répondit :
- Oui, et j’ai fait un drôle de rêve.
On voulut bien sûr savoir quel rêve.
- J’ai rêvé de crème fouettée.
- Elle a toujours été gourmande, conclut sa mère avec indulgence.

© Amour Cuisant 2015.
Photographie : Myriam, qui aime les fraises et les valses viennoises. Merci à elle.

samedi, janvier 10, 2015

Bonne Année  2015 !



Avec une pensée pour toutes les victimes de la barbarie.
¡No pasarán!
Dessin : Jean Cabu.

mercredi, mars 19, 2014


Théâtre de verdure

pour Marie des Orages

Elle ne l’attendait pas. Elle était dans l’atelier quand il arriva à l’improviste. Elle entendit la voiture rouler sur les gravillons de l’allée, jusqu’à la vieille grange. Le moteur s’arrêta. Quelques instants plus tard il poussait la porte de l’atelier, qu’elle avait comme d’habitude laissée entrouverte.
- Toc toc devine qui vient dîner ? lança-t-il en entrant.
Elle fronça les sourcils, en artiste dérangée au moment le plus délicat, la quête de l’inspiration :
- Pour dîner ? N’est-ce pas un peu tôt ? Et puis je n’ai guère la tenue adéquate.
Elle ouvrit les bras, comme pour souligner qu’elle n’était vêtue que d’une grande chemise de coton bleu pâle dont elle avait roulé les manches, et qui lui servait de blouse depuis qu’elle l’avait retrouvé parmi les affaires laissées par Pascal. Il était loin, celui-là ! Mais elle n’avait jamais réussi à tout à fait l’oublier, ni à tout à fait lui en vouloir.
- Bon, alors disons pour le café, et j’ai amené des fraises, les premières de la saison ! Quant à ta tenue, ne change rien pour moi.
Il s’approcha d’elle. Elle se laissa embrasser.
- Je ne t’attendais pas aujourd’hui.
- Changement de programme de dernière minute... mais... je n’arrive peut-être pas au moment opportun.
Elle mordilla la pointe du manche de son pinceau, puis :
- Non, le moment n’est pas opportun, mais tant pis, j’aime trop les fraises.
Il soupira :
- Je vais tout préparer. Je t’attends au jardin.
Avant de quitter l’atelier, il désigna le tableau du doigt :
- Ce sera quoi ?
- Monsieur, la curiosité est un vilain défaut.
Il leva les yeux au ciel et tourna les talons.
Elle nettoya tranquillement ses pinceaux, pour lui laisser du temps. Considéra un moment la toile qu’elle avait commencé, sur laquelle il n’y avait encore que quelques lignes promises à devenir un horizon, un ciel, un océan.
Elle hésita à aller se changer. Elle ne portait vraiment que la chemise. Rien d’autre. Mais une idée lui était venue, inspirée par l’agacement dont elle avait fait preuve et qui avait visiblement un peu décontenancé Paul. Elle le connaissait depuis trois semaines à peine. Après le départ de Pascal, elle était restée seule pendant plusieurs mois, et commençait à désespérer de retrouver un ami, un amant. Paul était arrivé au moment opportun : elle commençait à se sentir affamée d’amour, de baisers, de caresses. D’une caresse en particulier. Une caresse brûlante. Paul s’était révélé un amant plus que passable, et elle ne désespérait pas de le hisser vers l’excellence. Quant à la caresse brûlante, elle n’avait pas encore osé lui en parler. Elle ne savait pas comment amener le sujet sur le tapis, ou sous la couette plus précisément. Pascal savait, et cette caresse, il la lui servait quand elle le lui demandait. Mais sans passion, sans art. Comme l’on dit si justement de l’autre côté de la Manche  : he indulged her. Elle n’avait pas envie d’avouer encore une fois cette passion étrange pour ne récolter qu’une aumône. Elle resta comme elle était. Elle n’enfila pas ses sandales. Elle avait envie de sentir l’herbe sous ses pieds nus. Elle essaierait de suggérer l’idée à Paul. Et si le verbe devenait chair, tant mieux. Sinon, tant pis. Elle n’irait pas plus loin.
Il l’attendait assis à la table du jardin, sur laquelle étaient disposées deux assiettes de fraises, un pot de crème, du sucre, et deux verres de vin. Elle l’interrogea :
- C’est cela que tu appelles du café ?
- Non, c’est un gamay de Touraine. Finalement, j’ai estimé qu’il accompagnerait mieux les fraises qu’un café.
Elle prit place, pinça une fraise entre deux doigts, la porta à sa bouche. Elle était acidulée. Elle fit une petite grimace. Il lui proposa de la crème, du sucre en poudre. Elle déclina :
- Je suis une femme, pas un gros chat gourmand comme toi. Je vais déguster ces fraises “nature”.
Un gros bourdon passa en vrombissant nonchalamment.
Le gros chat se servit abondamment de crème et de sucre. Le gamay était frais, délicieux, il portait en lui comme l’écho des fruits qu’il accompagnait. Il lui dit :
- Je ne t’avais encore jamais vue en tenue de travail. Tu es...
- Je suis ?
- Resplendissante. Tu es resplendissante.
Elle s’obligea à ne pas sourire. Que le théâtre commence :
- Je suis plus resplendissante si tu le répètes au lieu de le dire une seule fois ?
Il hésita. Il faillit se vexer, mais son intuition lui souffla à temps qu’un jeu était engagé. Il l’accepta, curieux de savoir où elle voulait en venir :
- Toi, comme dirait un acteur célèbre, tu es de mauvaise humeur (il dit les mots avec l’intonation caractéristique de l’acteur célèbre).
- Si je suis de mauvaise humeur, il y a peut-être de bonnes raisons.
- Comme... le soleil brille, les primevères et les jonquilles le disputent en beauté avec les fleurs des prunus, les mésanges se réveillent, tu manges les premières fraises de la saison en buvant un délicieux petit vin frais... c’est cela les bonnes raisons ?
- Non, la raison serait plutôt : les hommes sont obtus.
- De mauvaise humeur et décidée à me froisser. Tu mériterais que je te prenne au mot et que je remonte dans ma voiture en claquant la portière, la grande scène de la dispute, comme dans le pire des boulevards.
- Puisque nous sommes dans le théâtre de boulevard, tant que tu y es, pour me faire comprendre à quel point je suis désagréable sans raison, tu pourrais même me donner une fessée, là, sous les yeux des jonquilles, des primevères, des prunus et des mésanges !
Voilà. C’était fait. Elle avait lâché le mot. Enclenché la minuterie. Il ne restait plus à attendre ce qui suivrait : le tonnerre de l’orage désiré ou un pétard mouillé.
Il ne répondit pas tout de suite. Elle l’observait du coin de l’œil, le cœur battant. S’il passait à autre chose, s’il ne relevait pas, c’en était fini de LA caresse. Elle se dit qu’elle se contenterait des autres, que ce n’était déjà pas si mal. Mais tout de même, son cœur battait. Enfin, il se leva et dit d’une voix calme :
- Voilà la chose la plus sensée que j’ai entendue depuis que je suis arrivé ici tout à l’heure.
Il lui tendit la main. Elle se leva, lui donna la sienne. Le prévint :
- Que ce soit bien clair : je suis de très mauvaise humeur.
Il la prévint :
- Que ce soit bien clair, la fessée sera en conséquence.
Elle se laissa entraîner. Son cœur battait toujours aussi vite, mais cette fois d’anticipation. Se pourrait-il qu’il ait compris ? Se pourrait-il qu’il sache ?...
Il l’entraîna jusqu’à la tonnelle où se réveillaient les treillis de rosiers. Il s’assit sur le vieux banc de bois. Il n’avait pas lâché sa main. Elle lui permit de l’attirer, se laissa basculer dans la position d’une enfant que l’on va punir. Dans cette position, la chemise ne cachait plus grand-chose. Mais il troussa largement le tissu, jusqu’au creux de ses reins. Il la maintenait fermement. Elle eut une appréhension, jeta sa main droite en arrière pour se protéger. Il saisit son poignet, remonta sa main sur ses reins. Toujours fermement. Elle se sentit soudain ridicule, trouva soudain la situation totalement incongrue. Elle s’écria :
- Cela suffit ! Je plaisantais ! Passons directement à l’acte suivant. En plus je déteste le boulevard.
Il passa doucement sa main sur les fesses nues, épanouies sous ses yeux :
- Madame, ce serait faire injure à nos spectateurs.
Il tapota les fesses nues :
- Et ce serait leur faire injure à elles !
Elle crispa ses muscles, se cambra. La première claque la surprit. Elle entendit le son mat avant de sentir monter la brûlure. Elle se rappelait cette brûlure et l’avait oubliée. Elle la désirait et la refusait. La claque suivante sonna claire dans l’air de cet après-midi annonciateur de printemps. Elle s’écria à nouveau :
- Assez ! Cela suffit, j’ai compris, je suis de bonne humeur.
Il posa sa main sur la peau qui portait l’empreinte de ses doigts :
- Assez ? Ce serait cela une fessée ? Non, cela ne conviendrait même pas pour une répétition générale. Même pas pour la couturière !
- Vous vous imaginez que je me présenterais à une couturière dans une tenue aussi légère ? Vous êtes un monstre, je l’ai toujours su !
Il leva la main. Elle s’abandonna, étourdie par le chant de la main nue sur sa peau nue, par le feu qui l’entourait, s’insinuait en elle, l’incendiait. Elle sentit sa vulve gonfler. Elle sentit qu’elle s’ouvrait comme une fleur sous la caresse du premier soleil. Elle sentit aussi sous son ventre que la fessée ne laissait pas le fesseur indifférent. Et puis sans qu'elle en prenne tout de suite conscience, la fessée fit place aux caresses. Elle ferma les yeux. Elle eut la sensation que sa peau frémissait. Il l’aida à se relever. Il l’entraîna hors de la tonnelle. 
Ils firent l’amour au jardin.
Ils avaient repris place à la table. Elle termina ses fraises. Finit son verre. Maintenant, elle lui souriait. Lui avait l’air perplexe. Elle dit :
- Il y a quelque chose qui te chiffonne, je le vois bien.
Il hésita. Finit par se lancer :
- Non, rien ne me chiffonne, bien au contraire. C’est juste que... comment... comment as-tu deviné... comment as-tu su que j’avais ce goût bizarre de donner la fessée à mon amante ? Je veux dire, c’est tellement... enfin... baroque... je n’aurais jamais osé t’en parler, même si j’en rêvais.
Elle n’en croyait pas ses oreilles. Elle garda son sérieux :
- Nous mettrons ce trait de génie sur le compte de mon intuition féminine. Et...
- Et ?...
- Et j’ai bien aimé. 
Il se sentit au septième ciel.
Elle ajouta :
- Et puis l’amour au jardin, c’est le paradis, es-tu d’accord ?
Une mésange répondit en même temps que lui : "oui".

© Amour Cuisant 2014.
Photographie : Amour Cuisant.