dimanche, mars 26, 2006


Nocturne

En refermant “Mémoires à quatre mains des désirs d’un homme”, je me suis demandé : que va-t-elle répondre à cette dernière lettre ? Peut-être ceci...

C’est du coeur de la nuit que je vous écris. Je ne vous appellerai pas, bien que vous me l’ayez suggéré. Ou plutôt parce-que vous me l’avez suggéré. Je préfère écrire. Et surtout je préfère désobéir. Je suis assise à ma place habituelle, dans la petite bibliothèque. Seule la lampe de bureau est allumée. La porte est entrouverte sur l’obscurité familière de la maison. Ici les ombres sont amicales, comme vous le savez. J’ai placé sur ma chaise un coussin en tissu écru. Ah oui, je vous ai obéi sur un point : je suis en toilette de Vénus. Je ne porte en tout et pour tout que mes lunettes. Je viens de relire votre lettre. Et je peux vous dire, moi, ce qui se passe à l’instant précis où vous interrompez votre récit : je disparais, comme un rêve lorsque l’on s’éveille. Vous pensez bien que je n’allais pas me priver de ce petit plaisir : vous taquiner. Et quel meilleur moyen de vous taquiner, monsieur, que de vous jouer ce petit tour de magie ? Mais rassurez-vous, si je disparais de ce rêve-là, c’est pour mieux vous retrouver dans celui-ci. Aujourd’hui, j’ai fait une longue marche dans cette forêt où nous avons -vous en souvenez-vous ?- un jour d’automne surpris un renard. Ou est-ce lui qui nous avait surpris ? En marchant, je pensais à vous. Je vous parlais, figurez-vous. Si vous saviez ce que je vous disais... Oh non, ne comptez pas sur moi pour trahir le secret de cette conversation. Vous n’aviez qu’à être là pour de bon. Je vous parlais. En chemin, j’ai cueilli une fine branche de noisetier. Tout en vous parlant, j’en ai enlevé une à une les feuilles, jusqu’à ce qu’elle soit tout à fait nue. Elle est à présent posée là, sur le bureau. Dans quelle attente ? Qu’en feriez-vous si je vous l’offrais ? Vous conduiriez l’orchestre, voilà ce que vous feriez. La symphonie de nos retrouvailles. Je suppose que l’ouverture en serait éclatante, même orageuse. Reconnaissez en tout cas que je fais tout pour cela. Vous savez combien j’aime certains orages. Oui, j’entends déjà dans le lointain le roulement du tonnerre. En toilette de Vénus, je l’attendrai, et je me garderai bien de m’en protéger. M’enlèverez-vous mes lunettes avant cet orage ? Non, vous me les enlèverez après. Lorsque l’orage sera appaisé, et que viendra le moment de nous embrasser.

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