jeudi, mai 18, 2006













À la passante

Je veux dédier ce poème
À toutes les femmes qu'on aime

Pendant quelques instants secrets

À celles qu'on connaît à peine

Qu'un destin différent entraîne

Et qu'on ne retrouve jamais

Antoine Pol - Les passantes

Il consulta sa liste. Les crèmes à la vanille, les petits suisses... Le lait!
Ne pas oublier le lait. Il laissa le chariot à l’entrée de l’allée, alla chercher un pack de six bouteilles blanches à capsule bleue. Revint le déposer dans le chariot. Les piles n’étaient pas sur la liste. Il les oublia. Il pensa au jus d’orange. Il se retourna pour aller en chercher une bouteille dans le rayon tout proche. Ce fut à ce moment qu’il la vit. Elle portait une robe noire très simple, boutonnée sur le devant, assez courte. Cheveux courts. Des lèvres bien dessinées. Les yeux bruns. Elle n’était pas très jeune. Sans doute épouse. Sans doute mère. Elle était arrêtée, à quelques pas de lui. Peut-être pour mieux réajuster le sac qu’elle portait à pleins bras, car elle croisa et leva sa jambe gauche devant elle pour le rehausser du genou, comme pour l’empêcher de glisser. Ce geste dévoila un peu sa cuisse. Elle avait la peau pâle. Elle n’avait pas les jambes sèches des modèles en vogue dans les magazines. Les siennes étaient... bien tournées. Voilà le mot. Bien tournées. Elle passa devant lui. Un peu après, à la pesée des fruits et légumes, ils se retrouvèrent face à face. Peut-on s’embrasser dans un sourire ? Peut-on se caresser dans un sourire ? Il lui dit, sans un mot, simplement par un sourire : “Je vous trouve très belle. J’aimerais vous prendre dans mes bras, caresser vos épaules, vous embrasser.” Elle lui répondit, sans un mot, d'un sourire : “Oui, j’ai compris. J’ai vu votre regard, tout à l’heure, vous savez ?” Et leurs sourires restèrent un instant comme entrelacés, enlacés. Plus tard encore, il l’entrevit à nouveau. Ils étaient comme deux radeaux au gré de lents courants de hasard. Il savait que bientôt, elle disparaîtrait pour de bon. Il savait qu’il ne la reverrait sans doute jamais. Il savait que dans sa voiture, il se dirait : “J’aurais dû lui parler, tout simplement. Lui dire.” Il savait qu’elle ne serait plus qu’une image, comme celles que poursuivent, désespérées, ces petites annonces paraissant parfois des jours durant dans certains journaux : “Gare du Nord. Lundi à 16h23. Relais H. Vous longs cheveux noirs, une cigarette non allumée entre les doigts, cherchiez carte postale. Vous ai souri. M’avez souri en retour. N’ai pas osé vous parler. Écrivez-moi à gdnrh@occasionsmanquées.com”, ou encore “TGV Paris-Nantes, jeudi dernier. Étions dans le même compartiment. Vous révisiez cours fac, moi Série Noire. Avons bavardé. N’ai pas osé vous demander votre n° de tél. Voici le mien : ##########. Appelez-moi.” Oui, quand il serait dans sa voiture, tout à l’heure, il serait vraiment trop tard. Alors, s’approcher ? S’arranger pour la croiser à nouveau ? “Excusez-moi, madame, mais... il me semble que nous nous connaissons ?” Une chanson lui revint en mémoire. Dutronc. Il est sympa. Le dragueur des supermarchés. Non, cela gâcherait tout. Il le savait. Cela gâcherait la courte magie de ce sourire, tout à l’heure. Il la revit une dernière fois en arrivant aux caisses. Elle venait de payer. Elle s’éloigna d’un pas pressé.
Ce sourire.

6 commentaires:

Jane a dit…

Et à présent Brassens. Evidemment. :-)

amourcuisant a dit…

Jane, si vous parlez de Brassens, vous allez finir par en voir la moustache. Alors surtout, si vous la voyez, pas de commentaire déplacé! Je vous aurai prévenue.

Kochris a dit…

Vous nous faites redécouvrir de jolis textes,cher Monsieur.J'ai relu avec plaisir, le poème de Mr Pol.
Mr Brassens est lui un de mes poètes préférés, et un merveilleux interprète...
Ceci étant, un passage m'a arrêté dans cette histoire, c'est la dame qui soulève son genou pour empêcher son sac de glisser ... Ca me rappelle quelqu'un !!!
Je fera gaffe moi demain au supermarché ...

amourcuisant a dit…

Kokine, n'en faites-rien. Je veux dire, gardez vous bien de faire gaffe. Un petit rayon de soleil ne peut pas faire de mal à un supermarché.

Elle a dit…

A une passante

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d'une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?

Ailleurs, bien loin d'ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais !
(Baudelaire)

Les poètes disent si bien ses souvenirs lumineux qu'Eros brode au coeur des hommes... Les poètes ?
Vous aussi assurément !

amourcuisant a dit…

Merci pour votre compliment, et merci pour ce poème, qui est comme la lumière noire d'un ciel gonflé d'orages.