dimanche, juin 18, 2006

...des cerises

Sept, huit, neuf
Dans mon panier neuf
Dix, onze, douze

Elles seront toutes rouges

Il sursauta. Il ne l’avait pas entendue arriver. Si seulement il avait eu le temps de finir la mobylette. Il sortit de sa rêverie, commença à descendre, glissa, faillit dégringoler pour tout de bon, se rattrapa de peu. Il entendit son cri de frayeur. Quand il fut au sol, elle le toisa, brillante de colère.
- Est-ce que tu te rends compte que tu aurais pu te tuer ? Regarde ton genou, tu saignes. Et ton short, tu l’as déchiré. Tu es donc complètement inconscient ? Bon, suis-moi, je ne peux pas te laisser rentrer dans cet état.
Il y eut une première étape au salon où, d’autorité, elle déboutonna son short, le lui retira et le déposa sur le dossier d’une chaise. Puis, le prenant par la main, elle l’entraîna à la salle de bain tandis qu’il se posait la question de sa dignité d’être ainsi en sous-vêtement sous ses yeux. Elle s’empara d’une serviette, en mouilla un coin et lui nettoya le genou.
- Le mercurochrome à présent.
- Ah non, ça pique.
Instinctivement, il esquiva le bâtonnet rouge qui le menaçait comme un insecte agressif. Cela lui valu une tape sèche sur le haut de la cuisse.
- Tiens-toi tranquille ou sinon...
Et, soulignant ses mots d’un mouvement de sa main ouverte :
- Si tu étais mon fils...
De retour au salon, elle le conduisit jusqu’au mur, près de la porte menant à la cuisine, et le mit le nez face au papier peint.
- Tu ne bouges pas d’ici pendant que je répare les dégâts. Et tu réfléchis à tes bêtises.
Il la regardait à la dérobée. Elle avait sorti une petite boîte à ouvrages, avait enfilé un dé à coudre, et s’affairait à raccommoder l’accroc. Il était en colère. En colère contre lui-même. En colère contre elle. Il sentait le dessin de ses doigts brûler sa cuisse. Il était vexé, et en même temps éprouvait un sentiment d’incomplétude. “Si tu étais mon fils.”
- Viens ici.
Il se retourna. Elle avait terminé. Elle écarta un peu sa chaise de la table et lui présenta le short reprisé.
- Viens. Je vais t’aider à te rhabiller. Dépêche-toi, espèce de lambin.
Il s’approcha. Il lui dit, en détachant bien les mots :
- De toute façon, si je suis tombé, c’est de ta faute.
Un ange passa. À moins que ce ne fût un petit diable.
- Ah, ça! C’est trop fort, dit-elle dans un souffle.
Elle posa le short sur la table.
Dans “La vie des animaux”, une des émissions qu’il avait le droit de regarder à la télévision, en un éclair les mangoustes s’emparaient des serpents, les lionnes fondaient sur les gazelles. Ce fut aussi rapide. Il se retrouva basculé à plat ventre en travers des cuisses de sa couseuse offensée, le nez à deux doigts du parquet. Il sentit soudain l’air sur sa peau alors qu’elle le dénudait largement, essaya de l’en empêcher en protestant, eut droit à une tape sur la main, puis se sentit saisi au poignet.
- Il fallait réfléchir avant.
Elle le fessa.
Vigoureusement.
Il pensa aux pétarades des pistolets en papier qu’il trouvait parfois dans les pochettes surprises. Il pensa à une bouillotte trop chaude tapie au fond de son lit, sur laquelle il s’était brûlé les pieds un soir d’hiver. Mais cette fois la flambée l’envahissait tout entier. Il lui dit d’arrêter, ça faisait mal. Elle lui dit :
- Tu croyais peut-être que j’allais te donner une fessée pour rire ?
Il retint ses larmes, sentit pourtant un goût de sel dans sa bouche.
Elle l’avait redressé. Elle respirait plus vite, comme si elle avait couru, les yeux encore brillants de colère, les joues un peu rougies d’y avoir finalement cédé. Elle lui dit, l’index levé :
- Celle-là, elle te pendait au nez.
Tu parles d’une excuse, faillit-il dire. Il se retint.
Elle le rhabilla en quelques gestes rapides, puis le ramena à son poste, le nez au papier peint.
- Tu attends là.
Elle disparut dans la cuisine. Il la détestait, elle et ses mains pires qu’un essaim d’abeilles sauvages dont on a heurté le nid! Il entendit la radio qu’elle allumait. Des grésillements, une voix, de la musique. “Elle te pendait au nez, alors je l’ai mise en route et je l’ai lancée.” Il sourit en chassant une larme de sa joue d’un revers de main agacé. Il entendit la porte du four qui s’ouvrait et se refermait. De bruits de vaisselle. La brûlure était toujours là, mais comme apaisée. Il ne savait plus s’il était en colère ou s’il avait envie de goûter. Elle réapparut à la porte :
- Allons, viens. C’est prêt.
Il s’approcha, l’air boudeur.
Elle se pencha, lui prit le menton entre ses doigts, le força à la regarder dans les yeux :
- Et maintenant on fait la paix.
Il hésita. Puis :
- On fait la paix.
- Et tu ne monteras plus jamais dans ce chêne ?
- Plus jamais.
Elle lui embrassa les deux joues. Il la fit attendre un petit peu. Tout de même lui embrassa les deux joues. Ils se rendirent à la table de la cuisine. Le clafoutis était servi, ainsi que deux verres de limonade.
- Attention, c’est encore chaud.
- Pour être encore chaud, c’est encore chaud, dit-il en se tortillant sur sa chaise avec une grimace calculée.
Elle éclata de rire.
Lui aussi après tout.
- Après on retournera cueillir des cerises ?
- On goûte et on y va.
Elle leva son verre. Il l’imita. Elle dit :
- Au temps des cerises!
Il répéta :
- Au temps des cerises!
Ils trinquèrent. Il fut pour dire “cul sec”, et finalement osa :
- Cul nu!
Elle parvint à garder son sérieux :
- Cul nu!
Ils burent d’un trait, jusqu’à la dernière goutte, jusqu’à en avoir des larmes dans les yeux.
- C’est des larmes de limonade, lui assura-t-il.
- Ce sont celles que je préfère.
Ils attaquèrent le clafoutis.

Ce soir-là, rentré chez lui, il courut à la salle de bain, tira le verrou. Il prit un tabouret, le posa devant le lavabo, grimpa dessus, et se dénuda pour s’observer dans la glace.
Les traces de la fessée étaient encore légèrement visibles.
Il en éprouva une certaine fierté.

© Amour Cuisant 2006

5 commentaires:

Kochris a dit…

Vraiment succulente cette recette de clafoutis !!!
Quand je mettrai le mien au four, j'aurai une pensée pour vous :-)
Et euh !!! pour répondre au petit monsieur sur son chêne perché,
les merles mangent bien les cerises ... et pas seulemnt dans la chanson écrite par Jean-Baptiste Clément en 1867 et si bien interprétée par Montand ...
j'en suis témoin, sous mon arbre allongée !!!!

amourcuisant a dit…

Kokine, des clafoutis comme ça, on en fait plus : le moule est cassé. C'était du temps des cuisinières de la génération Ginette Mathiot :-)

amourcuisant a dit…

Kokine, montez donc nous rejoindre à l'étage : je viens de déboucher une bouteille de limonade!

Elle a dit…

J'ai bu votre pétillant récit d'une traite... trop vite sans doute... y a des picotements de limonade dans mes yeux aussi ... vraiment vous avez l'art des anamnèses savoureuses !

amourcuisant a dit…

Merci : ces larmes de limonade dans vos yeux sont une bien jolie récompense.