dimanche, juin 18, 2006













Le temps...


Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.

Jacques Plante - La bohème

Un, deux, trois
Nous irons au bois
Quatre, cinq, six
Cueillir...

Ce texte est une tentative, forcément imparfaite et forcément délicate, d’explorer un paysage d’émotions intérieures et personnelles il y a longtemps disparu. C’est à ce titre que je le publie, en espérant qu’il ne blessera aucune des personnes qui me feront le plaisir de le lire.
A.C.

Il avait terminé de placer les capsules de plastique coloré entre les rayons. Des vertes, des rouges, des bleues, des jaunes, qui enjolivaient les roues. il ne restait plus qu’à fixer le bout de bristol qui, en frottant contre les rayons quand la roue tournerait, ferait un bruit de moteur. À quoi bon acheter une mobylette ? Elle sortit de la maison à ce point de ses réflexions.
- Comme c’est beau, dit-elle en souriant. Elle l’embrassa sur les deux joues. Puis :
- J’ai lancé le clafoutis. Je vais en vitesse à l’épicerie acheter de la limonade. Je te confie la maison. Quand je reviendrai, nous irons encore cueillir, sinon les étourneaux nous devanceront.
Elle poussa le vélo jusqu’à la porte du jardin. Une fois dans la rue, elle maintint sa robe d’une main et s’assit sur la selle. Il répondit à son signe.
- À tout à l’heure.
Il repensa à ses mots : lancer le clafoutis. C’était toujours comme ça avec elle. Elle lançait ceci, mettait cela en route. Il l’imagina en train de lancer le gâteau contre le mur de la cuisine et rit tout seul.
“Toute façon t’es bête et pis t’es amoureux de la voisine” : c’est par ces mots, qui contenaient un fond de vérité, que s’était un jour vengée sa petite sœur d’un refus de prêt de billes caractérisé.
Être “amoureux” de la voisine à dix ans, c’est banal. Ce qui l’est moins, c’est quand la voisine en a plus de trente. Quel âge avait-elle au juste, d’ailleurs ? Elle lui avait dit une fois, il ne s’en souvenait pas. En tout cas, ils s’étaient pris d’affection l’un pour l’autre, peut-être parce-que tous les deux un peu solitaires, et une semaine ne passait pas sans qu’il s’invitât chez elle une ou deux fois.
- Vous êtes sûre qu’il ne vous dérange pas ? avait demandé un matin sa mère lors d’une rencontre fortuite au marché.
- Mais non, au contraire. J’aime beaucoup ses visites. Il est toujours de bonne humeur.
- Au moins, quand il est chez vous, on est sûr qu’il ne fait pas de bêtises. Mais s’il vous embête, mettez le dehors.
- Il ne m’a jamais embêtée.
Un jour, il lui avait demandé :
- Tu n’as pas de mari ?
Elle avait répondu :
- J’en ai eu un. Je te raconterai un jour.
Un jour, il lui avait demandé :
- Tu n’as pas d’enfants ?
Elle lui avait répondu :
- Toutes les femmes ne peuvent pas devenir maman.
Il alla au verger, derrière la maison. Une échelle était encore en place sous un des cerisiers, et à son pied le grand panier d’osier, ainsi que la passoire de plastique vert qu’il était chargé de tenir tandis que, juchée sur l’échelle, elle y jetait les cerises. Elle appelait cela un chinois. Un jour, il avait chipé à sa sœur (la grande, cette fois) le 45-tours de Sylvie Vartan où il y avait la chanson “Mon chinois vert” et le lui avait fait écouter. Depuis, l’instruction était :
- Voilà, comme ça. Tiens bien le Chinois Vert par les oreilles.
Quand le Chinois Vert était plein, il en transvasait le contenu dans le panier. Au verger, il y avait un chêne qui surveillait tout le petit monde des arbres fruitiers. Il aimait y grimper. Plusieurs fois, elle le lui avait interdit. Encore la semaine passée :
- Et si tu tombes ? Si tu te casses la jambe ? Descends tout de suite, et je ne veux plus te voir dans cet arbre.
Il avait obéi. Elle l’avait accueilli au bas de l’arbre par un :
- C’est la dernière fois que je te le dis. Si tu recommences, je me fâche pour de bon.
Elle avait dit cela très sérieusement, l’avait laissé digéré les mots, puis avait éclaté de rire en voyant sa mine déconfite. Elle avait passé la main dans ses cheveux, l’ébouriffant :
- Cette fois, on dirait que j’ai réussi l’exploit de te faire peur.
Il hésita un instant. Puis grimpa dans le chêne. De toute façon, le temps qu’elle aille à l’épicerie, il avait le temps. Un jour, elle lui avait fait écouter une chanson qui s’appelait “Le temps des cerises”. Le chanteur s’appelait Yves Montand. Le plus intéressant était la pochette du disque. Elle représentait la prise de la Bastille. Des canons tiraient, une maison était en flammes, des soldats armés de piques dans la rue, d’autres armés de fusils sur les remparts de la forteresse. Dans la chanson, il était question d’un merle moqueur. Est-ce que les merles mangent les cerises ? Il avait reposé la pochette, s’était tourné vers elle. il voulait lui demander si il pouvait écouter la chanson sur la Bastille. Elle pleurait doucement. Il en fut infiniment triste. Il s’était approché et avait déposé un baiser sur sa joue. Elle avait sourit. Il l’avait guérie.
- Qu’est-ce que tu fais là haut ? Descends immédiatement!

© Amour Cuisant 2006

5 commentaires:

AURORA a dit…

Quel style!
Magnifique.
Une émotion vraie à vous lire.
Subtile nostalgie de l'impalpable pourtant si proche.
Si lointain aussi.
On est, on a tous été les personnages de ce tableau vivant...

Meliemelo a dit…

Je n'ai pas cette nostalgie, n'ayant pas, jamais, vécu ceci. Mais si j'en crois ceux que je lis depuis maintenant quelques années, un grand nombre ne pourront que s'y retrouver dans votre texte. Tellement beau. Tellement doux. Et nul ne pourrait se choquer à cette évocation, à moins de se dénier.

amourcuisant a dit…

Merci de ces commentaires :-)
Attendez, je vais chercher la limonade...

Kochris a dit…

C'est pire que grimper dans un cerisier pour monter jusqu'ici ;-)
Mais, je ne puis refuser si gentille invitation :-)
A votre santé les filles, puisque notre hôte a débouché la bouteille !!!

amourcuisant a dit…

Kokine, je savais que votre gourmandise viendrait à bout de tous les obstacles :-)