jeudi, novembre 09, 2006














Maigret et la nostalgie de Lucia

“Sur les bords d’la Moselle
J’avais un amour

Qui m’faisait des quenelles

Des patates au four”

Yves Simon

En sortant du restaurant, il fut accueilli par le froid de Novembre. Il remonta le col de son pardessus en songeant avec regret à la salle bien chauffée où il venait de déguster un vieux cognac offert par le patron. Et cette blanquette! Il songea : “Ne pas oublier de parler de cette blanquette à madame Maigret”. Il avait encore une chose à régler avant de gagner la gare et de repartir vers Paris. Il hâta le pas en direction de l’embarcadère. Arrivé à hauteur de La Jeanne, il hésita un court instant, puis s’engagea sur la courte passerelle qui menait sur le pont. La lessive récente étendue sur un fil attendait la maigre chaleur du soleil pâle. Des fantômes de brume jouaient au ras de l'eau grise. Plus loin, le feu rouge de l’écluse s’alluma. Il avait machinalement sorti sa pipe de sa poche. Du tuyau, il frappa la vitre embuée de l’habitacle. La porte s’ouvrit presque aussitôt. “Je vous attendais, monsieur le commissaire”, dit Lucia tout en s’effaçant pour l’inviter à entrer.
- Vous êtes seule, Lucia ? s’enquit-il de sa voix tranquille.
- L’ Armand est... Il est vous savez où.
Elle avait dit ces derniers mots avec une amertume teintée de colère.
- Installez-vous là, monsieur le commissaire. Oh et mettez-vous à votre aise. Donnez-moi ce manteau, vous allez mourir de chaud.
Il prit place sur la banquette de bois, entre la table et la cloison contre laquelle il s’adossa du plus confortablement qu’il put.
Déjà, Lucia avait rempli une sorte de dé à coudre d’un liquide clair comme une eau minérale. Elle le lui tendit.
- Goûtez ça, monsieur le commissaire. La mirabelle-là, vous m’en direz des nouvelles.
Lucia avait tout de sa Lorraine d’adoption, jusqu’au parler. Plus de quarante ans qu’elle vivait là. Elle était arrivée âgée de cinq ans, et avait désormais tout oublié de son coin d’Italie natale, à part quelques mots de dialecte qui lui revenaient parfois aux lèvres à l’improviste. À dix-neuf ans, elle avait marié l’Armand, un jeune marinier au sourire charmeur et aux larges épaules. Elle avait élevé quatre enfants qui avaient tous quitté le nid. La grande péniche était bien vide sans leurs querelles et leurs rires.
Il but d’un trait. La mirabelle passa comme un verger en fleurs et en feu. Il bougonna :
- L’Armand n’est pas un mauvais gars. C'est un faible, voilà tout.
Il posa le minuscule verre sur la toile cirée de la table.
La pipe réapparut entre ses doigts.
- Vous pemettez, Lucia ?
- Je vous en prie, monsieur le commissaire.
Aucun mot ne fut échangé tandis qu’il chargeait le fourneau, tassait du pouce le tabac. Il craqua une allumette. Le tabac grésilla. Un nuage bleu et blanc s'épanouit, une odeur riche à l'âcreté tempérée de miel. Elle dit :
- Monsieur le commissaire, on ne pourra jamais assez vous remercier pour ce que vous avez fait. Si vous n’aviez pas innocenté l’Armand...
Elle s’interrompit, cacha son visage dans ses mains. Elle sanglotait silencieusement.
Il se leva, passa son bras autour de ses épaules :
- Là, là. C’est fini à présent. Tout va aller mieux, à présent.
Elle leva vers lui des yeux brillants de larmes. Des fils blancs se mêlaient au noir de sa chevelure ramenée en chignon. Elle sourit. “Elle est belle”, songea-t-il sans même en avoir conscience.
Il choisit pour se rasseoir une chaise qu’il écarta un peu de la table. Il avait besoin d’aise.
Elle dit d’une voix hésitante, presque timide :
- Monsieur le commissaire, je peux vous demander une chose... une chose stupide ?
- Allons Lucia, vous n’allez pas me dire que vous avez peur de moi ?
- C’est que... C’est vraiment une chose bête. Vous allez me prendre pour une folle.
Il mordilla le tuyau de sa pipe, réprima un sourire.
- Lucia, vous en avez trop dit. Ou pas assez.
- C’est votre pipe, monsieur le commissaire. L’odeur de votre pipe.
- Oh, elle vous gêne ? Mais il fallait le dire, Lucia, je l’éteins immédiatement.
- Non, non, monsieur le commissaire. Au contraire, n’en faites rien. J’aime cette odeur. Elle me rappelle mon enfance. Mon père en fumait une toute pareille.
- Il vous manque ?
- Tout cela est si loin. Ce qui me manque, c’est... cette sorte d’abri que j’avais alors. Vous aussi, vous êtes un abri comme ça.
- Je comprends.
- Oh, tout n’était pas rose. J’avais mon caractère. Et mon père le sien. Parfois, il y avait des étincelles.
Il haussa un sourcil, vaguement intéressé, mais songeant qu’il était temps à présent de se lever et partir.
- Vraiment ? dit-il.
- C’est ça que je voudrais vous demander, monsieur le commissaire. La vie va si vite. L’abri est si loin. Je voudais encore une fois, c’est idiot, je voudrais encore une fois ces étincelles.
- Les étincelles ?
Il ne comprenait pas. Il lui vint à l’esprit l’image d’un de ces cierges magiques que l’on accroche dans les branches du Sapin de Noël. Il faudrait parler de la blanquette à madame Maigret.
- Je voudrais pour un instant redevenir une petite fille au temps de l’abri. Une petite fille qui a essayé de s’enfuir de l’abri, et qui doit être punie.
Il retira la pipe de ses lèvres, s’apprêta à dire quelque chose. Ne sut pas quoi dire. Il était gêné. Ce n’était pas désagréable.
- Monsieur le commissaire, je voudrais que vous me donniez une fessée.
Elle avait dit cela en le regardant bien droit dans les yeux. Une fessée. Un mot-oiseau, innocent et parfaitement incongru, qui tournait dans l'étroite cabine en cherchant la fenêtre ouverte d'une réponse.
Ce fut lui qui détourna le regard. Il fut sur le point de se lever. Absurde. La prendre pour une folle, oui. Se ravisa. Pourquoi ? Il ne le saurait jamais. Il posa la pipe, se leva à demi, tourna un peu la chaise, se réinstalla. Lui dit simplement :
- Bien. Alors viens.
Elle s’approcha doucement. Elle passa ses mains derrière son dos et d’un geste ample releva jupe et jupon. Elle se baissa jusqu’au déséquilibre, il l’aida à adopter la position inconfortable et absurde, le mot ne lui quittait pas l’esprit. La position d’un enfant que l’on s’apprête à punir. Des fils blancs dans ses cheveux. Elle est belle, vraiment. Il avait passé une main autour de sa taille pour la maintenir, de l’autre achevait de remonter le flot de tissu, découvrant les cuisses rondes, la croupe qu’enveloppait une large culotte, blanche comme la lessive faîche sur le pont. Il leva la main, hésita. Se ravisa une fois encore. Tranquillement, sans hâte, il baissa la large culotte, dénudant à plein les fesses joufflues et pleines et le haut des cuisses. Le gros pain blanc que l’on partage avec un couteau à manche en corne, assis au bord de l’eau. Il leva à nouveau la main. Claqua une fesse. Une forte claque qui fit vibrer le muscle et qui marqua aussitôt la peau d’une empreinte rouge mat. Elle s’était cabrée, comme électrisée. Il attendit qu’elle se détende, puis claqua l’autre fesse, tout aussi fort.
- Arrêtez, ça fait trop mal. Vraiment.
Elle avait crié. Elle continua d'une voix douce :
- Je ne me rappelais pas comme ça brûlait.
Il relâcha son étreinte, et attendit queques instants. Elle ne fit pas un geste pour se dégager. Il dit posément :
- Lucia, tu es encore bien loin de l’abri.
Elle soupira.
Il releva la main, et reprit la fessée. Une longue fessée, drue et sonore, qui emplit la cabine comme la chaleur d’un poële de faïence soudain poussé à fond. Une fessée qui lui mordit la main comme un plat sorti sans précaution du four. Une fessée de cierges magiques. Une fessée qui fit onduler Lucia sous ses yeux, comme sur des vagues, la fit chavirer en une plainte, se cabrer à nouveau, s’abandonner tout à fait à cet amour qu'ils faisaient de si absurde façon. Délicieuse et absurde. Il la fessa encore. Et encore.
Lorsqu’il l’eut enfin aidée à se redresser, avant qu’elle ne s’écarte, il l’attira à nouveau, cette fois pour qu’elle s’asseoit sur ses genoux. Elle se laissa faire, les vêtements encore tout en désordre. Elle se laissa aller contre lui. Il embrassa sa joue, caressa doucement ses cheveux. Ils restèrent ainsi un long moment.

Quand il eut rejoint le quai, il se retourna. Elle était restée sur le pont, le regardait.
- Je passerai au bistrot. C’est sur le chemin de la gare de toute façon. Je parlerai à Armand.
- Adieu, monsieur le commissaire.
- Adieu, Lucia.
Il eut beau s’efforcer de penser à la blanquette, et ne pas oublier d’en parler à madame Maigret, il ne put méconnaître, brièvement dans sa bouche, le bref goût de sel. Elle le ressentit au même moment que lui.

© Amour Cuisant 2006

6 commentaires:

méliemelo a dit…

Ca me laisse sans voix mais pas sans chaleur. C'est magnifique. De vrais personnages à la Simenon, le décor pourrait faire un film. On y est, on s'y croit, on s'y laisse prendre.
C'est simple, beau, terriblement tendre.
Avec ici ou là de toutes petites expressions qui font image, et confirment l'idée que la fessée, pas à dire, vous l'aimez.
C'est une histoire magique.
Et elle, là, elle peut rester un moment maintenant, sur le pont. Elle n'attrapera pas froid. Ca non.
Et sûrement ne sera pas triste. Au moins un bon moment.

AURORA a dit…

Pour moi, il n’est pas de littérature mineure, dès lors qu’il y a une marque bien distincte du style d’un auteur, une de ces marques qui fait que si on vous le lit à voix haute, au bout de quelques phrases, vous savez nommer l’écrivain. Il en est ainsi avec Flaubert, avec Colette, avec Proust et bien d’autres.
Il en est de même avec Simenon. Je ne parle pas de ses premiers romans « de gare » écrits « pour se nourrir » et signés sous d’autres pseudonymes, évidemment.
Et je ne vous cache pas non plus que ce ne sont pas les « Maigret » que je préfère de lui mais des livres comme « Betty », « La maison du canal », ou encore « Trois chambres à Manhattan ».
Il y fait des tableaux de mœurs, des « dissections » de l’intime de ses personnages avec une rare humanité et, bien sûr, plante le tout dans des décors qui font corps avec ses intrigues.
Vous choisissez Maigret pour nous parler « à la » Simenon : c’est logique puisque c’est ce qui fera « tilt »immédiatement dans l’esprit de tous.
Mais c’est l’atmosphère des romans que j’apprécie tant qui est dans votre page.
Et vous accomplissez là un miracle qui m’époustoufle : je pense sincèrement que cette fessée, Simenon aurait pu en être l’auteur.
Tout y est : la lenteur des plans, les paysages, les sentiments désabusés et paradoxalement pleins d’espoir, humains en fin de compte, tout simplement humains qui sont la « patte » de Simenon.
C’est comme si vous nous le rendiez vivant pour un instant et composant ce texte qui, après tout, n’aurait rien de bien étonnant de sa part.
Et en même temps, la magie opère à un second degré car c’est aussi, car c’est bien de l’ « Amour Cuisant » que nous lisons là avec cet érotisme tendre et subtil qui, lui, n’est qu’à vous.
Ce soir, je vous dis seulement « chapeau bas » !

amourcuisant a dit…

Merci Mélie.
En faire un film... Sait-on jamais ? Surveillons bien les programmes : qui sait si un soir, sur France 2 ?...

amourcuisant a dit…

Aurora, merci à vous aussi. Vous qui de vôtre côté avez ajouté une si jolie page aux Petites Alliées... Comme dirait Enrico : j'sais pas si j'mérite :-)

Kochris a dit…

Et dire que j'ai loupé la sortie du dernier "Maigret".
Cette histoire est magnifiquement contée.
J'aimais le personnage,l'envisager de cette façon me le rend plus sympathique encore.
J'ai eu comme l'impression que vous auriez pu être l'homme à l'imperméable et la pipe, Monsieur Cuisant.
N'oubliez pas de m'informer du tournage du film, si par hasard il y avait un casting pour le rôle de "Lucia".

Merci pour ce moment de tendresse.

amourcuisant a dit…

Kokine, comptez sur moi. Et je viendrai même assister au tournage, en espérant que la scène finale nécessitera plusieurs prises :-)