jeudi, mars 30, 2006


Foraine

Elle tenait la pêche à la ligne. L’attraction était adossée à une grande caravane, entre deux manèges pour les petits, juste en face du tir à la carabine. Il avait choisi de viser les trois ballons multicolores qui dansaient dans une petite cage. Il en avait fait claquer deux sur les trois. Il avait reposé l’arme fine et légère et s’était retourné. C’est à cet instant qu’il l’avait vue pour la première fois. Elle devait être un peu plus jeune que lui, peut-être onze ou douze ans. Elle était belle, d’une beauté qui lui serra le cœur. Sombre. Mate. Comme gorgée du soleil d’Espagne. Elle portait une petite robe claire. Soudain elle le regarda. L’air très sérieux. Il se sentit rougir, comme pris en faute. Il détourna les yeux et s’enfuit. En fin d’après-midi, il était revenu à la Fête en compagnie de deux autres garçons. Quand ils passèrent dans l’allée de la pêche à la ligne, il eut peur, peur que les deux autres ne remarquent qu’il était amoureux. Ses oreilles bourdonnaient. Il passa sans même tourner la tête, en pressant le pas. Un peu plus loin, il osa un regard en arrière. Elle n’était plus là, sans doute réfugiée dans la caravane. Une grosse femme, sa mère peut-être, l’avait remplacée. Il soupira, soulagé et déçu.

Le lendemain, lundi, en sortant de classe, il retourna à la Fête. C’était jour de relâche. Les allées étaient désertes. Le Train Fantôme ne semblait plus si inquiétant. Devant les auto-tamponneuses, trois grand dadais aux cheveux longs en regardaient avec envie un quatrième, occupé à lustrer les carrosseries des bolides.

Il s’arrêta devant un distributeur “Plaisir d’offrir” qu’il avait repéré la veille. Il glissa la pièce de cinq francs dans la fente. Il y eut un bruit métallique, il tira le tiroir en se disant “Il ne va pas s’ouvrir”. Il n’avait pas d’autre pièce. Le tiroir s’ouvrit. Il prit la petite boîte en carton décorée d’étoiles et la glissa dans sa poche.

Il rassembla tout son courage, essaya de ne penser à rien, puis reprit son chemin. Les deux manèges, immobiles, silencieux, semblaient s’ennuyer. Il s’efforça de paraître naturel, indifférent. Il s’approcha de la pêche à la ligne. La porte de la caravane était fermée. Aux fenêtres, les rideaux ne bougeaient pas. Il sortit la surprise “Plaisir d’Offrir” de sa poche et la plaça sur la toile qui recouvrait le bassin. Pourvu que ce soit elle qui le trouve. Vite, il fallait disparaître. Il se glissa entre la caravane et un manège. Elle était là. Un grand baquet de fer blanc avait été posé à même le sol herbeux. Elle était debout dedans, nue, ruisselante d’eau. Elle riait en versant de l’eau d’une sorte de petite cruche sur la tête d’un petit qui partageait ce bain avec elle. Le petit cria de joie. Il se retourna et courut, courut, courut. Jaloux de ce petit frère qui lui volait son paradis. Honteux d’avoir volé cette image. Heureux d’avoir volé cette image. Et son cœur battait la chamade.

Pourvu que ce soit elle qui le trouve.

© Amour Cuisant 2006

mardi, mars 28, 2006

Sans garantie du gouvernement

Une auditrice intervernant sur RTL a affirmé que si elle avait un fils collégien qui s’amusait à aller braver le danger en défilant dans les rues, elle le ramènerait à la maison avec une fessée. Il faut faire passer le message à tous les jeunes manifestants qui ont une maman légèrement directive : ne pas seulement se peindre NON sur la joue gauche et AU CPE sur la joue droite. Ajouter NON À LA sur la fesse gauche et TYRANNIE sur la fesse droite. On ne sait jamais, ça peut marcher ?

dimanche, mars 26, 2006


Nocturne

En refermant “Mémoires à quatre mains des désirs d’un homme”, je me suis demandé : que va-t-elle répondre à cette dernière lettre ? Peut-être ceci...

C’est du coeur de la nuit que je vous écris. Je ne vous appellerai pas, bien que vous me l’ayez suggéré. Ou plutôt parce-que vous me l’avez suggéré. Je préfère écrire. Et surtout je préfère désobéir. Je suis assise à ma place habituelle, dans la petite bibliothèque. Seule la lampe de bureau est allumée. La porte est entrouverte sur l’obscurité familière de la maison. Ici les ombres sont amicales, comme vous le savez. J’ai placé sur ma chaise un coussin en tissu écru. Ah oui, je vous ai obéi sur un point : je suis en toilette de Vénus. Je ne porte en tout et pour tout que mes lunettes. Je viens de relire votre lettre. Et je peux vous dire, moi, ce qui se passe à l’instant précis où vous interrompez votre récit : je disparais, comme un rêve lorsque l’on s’éveille. Vous pensez bien que je n’allais pas me priver de ce petit plaisir : vous taquiner. Et quel meilleur moyen de vous taquiner, monsieur, que de vous jouer ce petit tour de magie ? Mais rassurez-vous, si je disparais de ce rêve-là, c’est pour mieux vous retrouver dans celui-ci. Aujourd’hui, j’ai fait une longue marche dans cette forêt où nous avons -vous en souvenez-vous ?- un jour d’automne surpris un renard. Ou est-ce lui qui nous avait surpris ? En marchant, je pensais à vous. Je vous parlais, figurez-vous. Si vous saviez ce que je vous disais... Oh non, ne comptez pas sur moi pour trahir le secret de cette conversation. Vous n’aviez qu’à être là pour de bon. Je vous parlais. En chemin, j’ai cueilli une fine branche de noisetier. Tout en vous parlant, j’en ai enlevé une à une les feuilles, jusqu’à ce qu’elle soit tout à fait nue. Elle est à présent posée là, sur le bureau. Dans quelle attente ? Qu’en feriez-vous si je vous l’offrais ? Vous conduiriez l’orchestre, voilà ce que vous feriez. La symphonie de nos retrouvailles. Je suppose que l’ouverture en serait éclatante, même orageuse. Reconnaissez en tout cas que je fais tout pour cela. Vous savez combien j’aime certains orages. Oui, j’entends déjà dans le lointain le roulement du tonnerre. En toilette de Vénus, je l’attendrai, et je me garderai bien de m’en protéger. M’enlèverez-vous mes lunettes avant cet orage ? Non, vous me les enlèverez après. Lorsque l’orage sera appaisé, et que viendra le moment de nous embrasser.

Geneviève Kormann

Le tiroir que l’on ouvre. Cachées tout au fond, des lettres, entourées d’une faveur.
En lisant “Mémoire à quatre mains des désirs d’un homme”, de Geneviève Kormann, le tiroir s’ouvre, la faveur est dénouée, les lettres sont une à une sorties de leur enveloppe et dépliées sous nos yeux. Elles se succèdent, sensuelles, taquines, tendres, amoureuses toujours. Lire ce livre, c’est commettre une indiscrétion, c’est croquer dans une pomme interdite, en cachette. Ne vous privez pas plus longtemps de ce plaisir.

jeudi, mars 23, 2006



Légère et court vêtue : ce que Perrette n'a pas dit...



Me promenant un jour de Juin
Je croisai Perrette sur mon chemin
Légère et court vêtue au marché elle se rendait
Portant sur sa tête un pot au lait
Elle marchait en rêvassant
Ou plutôt rêvassait en marchant
En me croisant elle trébucha
Le pot au lait lui échappa
À mes pieds vint se briser
Mes chausses et mon pourpoint
En furent tout éclaboussés
J’aidai la pauvrette à se relever
Mais la voici soudain qui me tint
Extravagant discours en agitant les mains
Il y était question de veaux et de vaches
De cochons et de couvées
Toutes choses perdues, disait-elle, désolée
Sans doute la chute lui avait mis la raison à l’envers
La remettre à l’endroit lui serait salutaire
Saisissant l’étourdie à la chemise
Sans lui laisser le temps de la surprise
Sous mon bras gauche je la courbai
Et dans l’instant je la troussai
Je sus dès lors que la coquine
Ne jugeait point le pantalon utile
Mais si charmant le tableau ainsi mis à nu
Et si suppliante ma Perrette, qui croyait menacée sa vertu
Je ne me laissai attendrir ni par l’ouïe ni par la vue
Et l’éclat de ma main sur son envers joli
Eut bientôt raison du désordre de son esprit
Puis la belle s’étant redressée
Regard de braise et joues en feu
Des deux mains tenant son cotillon haut sur ses reins
Se déhanchant, dessus l’épaule cherchant des yeux
La voilà qui parvint
À apercevoir de mes doigts le dessin
Oh, s’écrie-t-elle, comme est jolie cette couleur
Et comme est drôle cette chaleur
Au diable les veaux et les vaches
Les cochons et les couvées
J’aime bien mieux votre fessée

Imprudente, gardez-vous bien
Si Monsieur de La Fontaine jamais vous croisez
D’aller par trop lui en conter
Ce que la fable en pittoresque gagnerait
En notoriété elle le perdrait
Car croyez-vous qu’encore aux écoliers on l’apprendrait ?

Chaque fable a son verso
Ceux qui l’ignorent sont des sots

© Amour Cuisant 2006

jeudi, mars 16, 2006

Manina, la fille sans voiles



Ce magnifique nanar de 1952, présente au moins deux points dignes d’intérêt. Le premier est de nous permettre de retrouver une Brigitte Bardot toute fraîche et débutante. Le second est ce court dialogue, lors de la séquence d’ouverture du film. Deux naïades, une blonde et une brune, bavardent sur une plage de carte postale. La blonde ouvre le jeu, parlant du petit ami de la brune :
“- Quel ours, je me d’mande comment tu peux rester avec lui.
- Et ton Gérard, y t’embête pas non plus ?
- Non, lui c’est pas l’genre... Y m’donne des calottes !
- Et tu acceptes ça ?
- Ahah, mais dis... c’est pas toujours sur la figure...
- Ah... Voilà...”

samedi, mars 11, 2006

Scandale :
encore un nouveau ...?

Scandale : une marque de lingerie qui joue les agents provocateurs. Agent Provocateur : une marque de lingerie qui fait scandale. Allez, n’attendez pas qu’il fasse nuit pour aller vous perdre dans les rues de Soho. Non, n’entrez pas dans ce pub. Enfin pas tout de suite. Vous irez prendre une pinte plus tard. Suivez-moi encore un moment. Ah, voilà. C’est cette salle de cinéma. Je reconnais l’affiche.
Silver Screen Movie Theater
Oui, je sais, l’entrée ne paye pas de mine, mais poussez la porte, asseyez-vous et attendez le début de la séance.
Bon, je vais vous attendre au pub, j’ai déjà vu le film. Venez m’y rejoindre tout à l'heure, vous me direz ce que vous en pensez.

jeudi, mars 09, 2006

Avis de Copyright (taar ta gueule à la récré)

Puisqu’aujourd’hui tout est Copyrighté, les mots, les accords, les sons, les mélodies, les logos, les graffitis, même les odeurs (sic), j’ai décidé de Copyrighter les mots suivants :
amour fou poésie caresse peau baiser fougueux fessée (qu’est-ce qu’elle fait là celle-là ?) et... euh... je vais prendre encore... euh... oui, je sais : crème de marrons.
Voilà, c’est moi le premier qui les ai dits, je vous interdis à tous de les utiliser. Ils sont rien qu’à moi. Sinon je le dis à Charles. Alors t’as intérêt à faire gaffe. Passque j’lui dis pour de bon, j’te préviens.
On connaît la chanson... mais t'as pas intérêt à la copier

Hier, la Grande Trouille avait un temps pris le masque du Chemin de Fer, qui était un danger manifeste pour la santé de l’être humain et des Charolaises, et qu’il fallait interdire. Ensuite ce furent la radio et les microsillons, qui allaient sonner le glas de la musique vivante, et qu’il fallait interdire. Puis vint le tour de la radio, qui signifiait la fin du monde pour le théâtre, le cabaret, les chanteurs, et qu’il fallait interdire. Ne parlons pas de la télévision, qui mettait un terme au cinéma à la vie conjugale, et qu’il fallait interdire. Ni des cassettes audio, qui allaient faire chuter pour de bon les ventes de disques et qu’il fallait interdire. Ni du magnétoscope, qui, cette fois c’est sûr, allait entraîner la fermeture des dernières salles de cinéma survivantes, et qu’il fallait interdire. Bon, dans tous les cas cités, on a peut-être un tout petit peu exagéré. Mais là, aujourd’hui, juré craché (pfouit), c’est pour de bon. L’Apocalypse. Le Point de Non Retour. Charles (le Petit, pas le Grand) oublie pour un instant la Suisse et trouve même le chemin du Parlement pour aller protester. Ils sont venus, ils sont tous là. Les jeujeunes de Kyo ont paraît-il trouvé une solution simple et élégante : il n’y a qu’à faire comme en Chine. Supprimer les sites de téléchargement à l’échelle du pays. Non mais des fois. Tiens, y a qu’à supprimer l’électricité, c’est encore plus radical. Même l’anar chevelu qui autrefois s’envoyait en l’air avec le fille du coupeur de joints vient lui aussi de découvrir les charmes de la Loi. D’ici qu’il ne s’achète une paire de chaussettes à clous, il n’y pas loin. Haro sur le téléchargement. Bon, j’avoue que je n’ai pas les compétences économiques pour porter un jugement de fond sur l’affaire. Mais il n’empêche, ça fait tout drôle de voir Thiéfaine transformé en Garde Champêtre chassant les voleurs de poules du Net. D’autant que tous ces braves gens font un contresens absolu s’ils s’imaginent que le nombre de téléchargements faits par les gamins sur le net = le nombre de disques qu’ils auraient vendu si seulement on avait interdit le téléchargement (et la radio, et la télé, et le chemin de fer, etc...). Et ça fait tout drôle de voir des chansons verrouillées comme des portes de coffres-forts. Bref, les essences enivrantes du Copyright ont fait tourner la tête même des libertaires : ils ont mis une ceinture de chasteté à leurs chansons.
Tiens, moi j’ai une idée : il ne faut pas seulement tout verrouiller à triple tour, en plus il faut faire des disques qui s’autodétruiront après la première écoute. Comme ça y verront ces p’tits cons. Nan mais des fois.
Bruant réveille-toi, ils sont devenus adeptes du Libéralisme Purédur.
Sombres quêtes

Il y a peu, je suis passé du côté de chez Amélie (http://meliemelo.overblog.com). Je ne sais pas pourquoi, chaque fois que j’entre chez elle, c’est par une porte dérobée qui donne accès à une discussion tenue il y a des lustres. Cette fois, je suis tombé sur un article datant de quelques mois ou Amélie parlait des rencontres, autrement dit du passage à l’acte éventuel, et surtout de la façon dont ces rencontres sont racontées ou vécues. Le mieux est encore de lire l’original (http://www.meliemelo.net/5-archive-10-2005.html). Le hasard a voulu qu’au même moment ou peu s’en faut, j’écoute Madame Robbe-Grillet s’exprimer sur le sujet de la fessée au cours d’une interview donnée à France Culture, trouvée sur "fessee.blogspot.com" (voir l'adresse où trouver l'interview sur ce site). Elle dit à peu près ceci : ce jeu est si innocent, il paraît invraisemblable que tant de gens aient tant de mal à le réaliser, jusqu’à passer des petites annonces... Au lieu de jouer tout simplement au sein de leur couple. On note toutefois que Madame Robbe-Grillet avoue avoir elle-même avoir répondu à ce genre de petites annonces.
Oui, c’est vrai, on a parfois l’impression que les amateurs de claquettes sont des âmes perdues, qui errent dans les rues semi-désertes et battues par le vent d’hiver d’un quartier mal famé, à la recherche d’une crackhouse sinistre à l’escalier grinçant où ils pourront quémander leur flash de bonheur artificiel à un guichet aveugle.
Naaaaan, j’déconne ;-)

dimanche, mars 05, 2006


Le feu sur la glace

Double boucle sautée piquée, pirouette, axel... La jupette virevolte...
Léon Zitrone devait se dire que c’était tout de même plus sympa que
commenter les cérémonies empesées des familles régnantes d’Europe. Et en regardant les couples de danseurs sur glace lors des Jeux Olympiques de Turin, j’ai pensé à lui. Il aurait apprécié. Il y a du tango, dans la danse sur glace. Elle est danse d’amour, à n’en pas douter. Ils se regardent, s’approchent, s’effleurent, se repoussent, se poursuivent, se rattrapent, s’étreignent enfin. Et parfois même, il la courbe sous son bras, elle se rebiffe, finit pas s’abandonner, il la soulève comme une plume, elle plane en voltes, cambrée, offerte à la caresse du vent sur la glace, comme à la caresse soudain pressée de la main amante.