jeudi, juin 07, 2007

La Fessée de Jean-Jacques bientôt de retour à Bossey ?
Merci à Françoise Lalande, sans laquelle cet entretien n'aurait pas été possible.

C'est entre Bossey et Genève que se trouve la demeure campagnarde mais cossue de Max Yodeli. Il nous y reçoit aujourd'hui pour évoquer son combat d'une vie : obtenir le retour dans le Canton de Genève de la Fessée de Jean-Jacques. Les fenêtres du salon sont ouvertes sur la nature printanière. Pinsons et mésanges chantent, les clarines tintinnabulent. Nous offrons à Max un Mi-Cho-Ko : nous avons réussi à en passer un plein paquet à la frontière, au nez et à la barbe des douaniers helvètes ! Le coucou de la vieille horloge murale nous salue mécaniquement, comme soudain attiré par ce canaille chocolat de contrebande.

- Bonjour Max, et merci de nous accueillir chez vous.
- Bonjour, bienvenue.
- Max, depuis combien de temps vous battez-vous pour obtenir le retour de la Fessée de Jean-Jacques en Suisse ?

- Près de cinquante ans.

- Pensez-vous que votre combat ait quelque chance d'aboutir un jour prochain ?

- Prenez l'exemple de l'Égypte : elle se bat elle aussi pour récupérer des biens culturels inestimables tels que le buste de Nefertiti ou la pierre de Rosette. Berlin et Londres ne pourront pas indéfiniment continuer à faire la sourde oreille.

- Pouvez-vous rappeler à nos lecteurs l'itinéraire de la Fessée de Jean-Jacques ?

- Pour être précis, à l'origine, il y a deux Fessées de Jean-Jacques. Mais il se trouve que, comme vous le savez, la seconde n'a pas eu tout à fait l'effet escompté, et elle a disparu mystérieusement sans laisser d'autre trace qu'une rougeur passagère. C'est donc de la première Fessée de Jean-Jacques dont nous parlons.

- Me permettez-vous une question en aparté ?

- Bien sûr. Mais auparavant, désirez-vous boire quelque chose avec ces délicieux Mi-Cho-Ko, ou bien ?

- Un verre de limonade fera très bien l'affaire.
Max fait un geste à une soubrette apparue comme par magie. Quelques instants plus tard, la limonade nous est servie. Max allume la pipe qu'il vient de préparer et se cale bien dans son fauteuil, puis il reprend la parole :
- Donc, cette question ?...

- Qu'est devenue la Fessée d'Abraham ? Elle ne semble mentionnée à peu près nulle part. N'avait-elle aucune valeur ?

- Ah ! La Fessée d'Abraham. C'est une question intéressante. Elle a en effet disparu elle aussi. Mais pour être tout à fait franc, il est légitime de penser qu'elle n'avait en effet pas grand intérêt. Elle devait être très commune, voire grossière et, on peut le craindre, même quelque peu brutale.

- Revenons-en donc à la Fessée de Jean-Jacques. Quelle est son histoire ?

- Comme vous le savez, cette fessée a été offerte à Jean-Jacques Rousseau par Gabrielle Lambercier en 1723, et...

- En 1723 ?

- Oui, durant l'été 1723, et...

- Mais...

- Mais ?...

Max fronce les sourcils. Il n'aime guère être interrompu. Je poursuis néanmoins mon intervention :

- Mais si l'on s'en tient aux Confessions, c'est en 1720 qu'il l'aurait reçue, en effet de la main de Gabrielle Lambercier.

- Cher monsieur, mettez cette imprécision que vous avez justement relevée dans les Confessions sur le compte de la licence poétique. Il a aussi un peu triché sur l'âge de Gabrielle. Sans doute par souci de soigner à sa manière l'esthétisme de la scène évoquée.

- Bien. Pardonnez-moi de vous avoir interrompu.

- Ce n'est rien. Donc, cette fessée fut offerte à Jean-Jacques en 1723. Il devait s'agir d'une pièce exceptionnelle, car Jean-Jacques a passé le reste de sa vie a essayer, vainement, de la retrouver.

- Comment a-t-elle pu lui échapper ?

- Vous savez comment se passent ces choses-là... Jean-Jacques, par force, tournait le dos à cette fessée lorqu'elle lui a été donnée. On peut supposer qu'elle s'est envolée par la fenêtre ouverte de la chambre. Elle a dû rester un moment cachée dans les framboisiers qui se trouvaient derrière la maison, et puis...

- Volée ?

- Je dirais plutôt : envolée.

Max fait un geste de la main, évocateur d'une mouette qui prend son vol.

- Quand et où est-elle réapparue ?

- Beaucoup plus tard, en Russie. En 1812 pour être précis. Philippe de Ségur la mentionne dans une chronique que certains considèrent comme apocryphe. Mais les événements dramatiques font que finalement personne ne se soucie de la ramener en France. Une chose semble certaine : Philippe de Ségur a parlé plus tard de cette fessée à son neveu Eugène, et Eugène a dit ce qu'il en savait à son épouse Sophie.

- Ce qui explique que cette dernière fasse des allusions à la Fessée dans certains de ses écrits ?

- Cela pourrait être une explication, oui. D'autant que, si vous me permettez l'expression, ces allusions sont non voilées ! Ou bien ?

- La Fessée serait donc encore aujourd'hui en Russie ?

- Non, ce serait trop simple. Je vous passe le détail de mes recherches, mais sachez que la Fessée a depuis sa réapparition en Russie été signalée et authentifiée dans des sites aussi divers qu'Istanbul, Casablanca, la Porte d'Auteuil, Brighton et Rio de Janeiro.

- Vous voulez dire que Rio est le dernier endroit où elle a été signalée ?

- Oui, et nous avons de bonnes raisons de penser que c'est là qu'elle a choisi de s'installer, avec la complicité au moins passive des autorités du pays.

- Mais... Pourquoi Rio ?

- Êtes-vous déjà allé sur la plage à Rio ?

- Non, je l'avoue.

- Si un jour vous y allez, vous comprendrez pourquoi la Fessée a choisi cet endroit pour une retraite que l'on peut qualifier de dorée.

- Avez-vous entamé des démarches auprès du gouvernement brésilien en vue de son retour en Suisse ?

- Nous avons pensé un moment demander son extradition, puis il nous est apparu que ce n'était sans doute pas la bonne méthode. Nous préférons faire en sorte que la Fessée de Jean-Jacques revienne de son plein gré au pays. Ou bien ?

- Vous avez bon espoir ?

- Nous allons tout faire pour que les rives de Léman n'aient plus à rougir de la comparaison avec Copacabana. Dès lors, nous sommes certains que la Fessée de Jean-Jacques retrouvera sa place ici, dans le plus beau canton du monde.

- Max, nous vous souhaitons bonne chance et nous vous remercions pour cet entretien, ou bien ?
© Amour Cuisant 2007

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