dimanche, juillet 20, 2008

La fessée de l'Enfant Roi
ou les délices de l'impossible nostalgie ?

Il serait injuste de réduire l'exposition "Traces du sacré" au seul tableau de Max Ernst, "La Vierge corrigeant l'Enfant Jésus devant trois
témoins : André Breton, Paul Éluard et le peintre". Le visiteur est accueilli par une série de dessins, dont "Le phare des Casquets", de Victor Hugo, justifie à lui seul le déplacement.

Il découvre ensuite une série d'œuvres qui vont du kitsch au génie, et dont les plus touchantes ne portent pas forcément une prestigieuse signature. Le tableau de Max Ernst se trouve au fond d'une alcove, en toute fin du parcours, en somme sur l'ultime case de cette marelle enchantée qui nous est offerte à Beaubourg jusqu'au 11 Août. Admirer une reproduction de cette œuvre est une chose. L'avoir soudain devant les yeux en est une autre. Pouvoir l'admirer dans toute sa dimension, toute sa force, sa plénitude lumineuse, pouvoir en apprécier jusqu'au grain, est un moment inoubliable. De très intéressants commentaires sont proposés au spectateur, par ailleurs largement développés dans le catalogue de l'exposition. Ils éclairent le spectateur sur l'histoire du tableau, liée à un souvenir d'enfance de Max Ernst, renvoient à son côté indéniablement iconoclaste, et proposent même un décryptage d'indices cachés. Mais on aurait envie de faire abstraction de ces savantes observations pour souligner cette évidence : le peintre est le seul des trois témoins à "voir" la fessée parce-que cette fessée-souvenir appartient à sa seule imagination, et qu'il nous la livre telle qu'il la rêve, magnifiée, et, il faut bien le dire également, non dénuée de sensualité. Il est bien connu que la vraie fessée ne peut, par définitinon, être vue par qui la reçoit. Seul l'imaginaire peut lui en offrir une représentation. C'est cette représentation que nous avons sous les yeux. En cela, on peut ne pas partager l'opinion qui souligne avec insistance le caractère offensant de l'œuvre. La Vierge correctrice n'est pas forcément incompatible avec la Vierge protectrice, loin s'en faut. Et dans la nudité provoquante de l'Enfant Roi - jusqu'à son auréole lui a été provisoirement retirée - on peut voir le symbole de sa pureté originelle, celle à laquelle le ramène cette cérémonie intime, cette "sacrée fessée". Et puisque de "traces" il est question, celles bien rouges que l'on voit sur ses fesses potelées témoignent de la vigueur du châtiment, mais aussi de la sensuelle nostalgie de l'imaginaire qui l'a recréé. L'auteur de ce tableau-rêve, le peintre, est le spectateur de sa propre fessée, dont l'image réelle lui est à jamais interdite. Il est le témoin de la fessée. Il est l'enfant fessé. La tentation est grande de penser qu'il est aussi l'autorité fesseuse, dans l'innocence que lui confère le choix allégorique. Et qui regarde le tableau est aussitôt convié à cette même trinité émotionnelle. Si vous avez la chance de passer par Paris, avec ou sans petit âne gris, avant le 11 Août, ne vous privez pas de l'expérience. Ensuite, pour la vivre, il vous faudra vous rendre au Musée Ludwig de Cologne.

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