samedi, septembre 13, 2008

Châteaux de mémoire

Notre mémoire est un château qui se bâtit au fil des jours. Le pont-levis, de quand date-t-il ? Et ces mâchicoulis ? Et cette tourelle, tout là-haut, quel souvenir renferme-t-elle ? Il y tant d’escaliers, tant de recoins. Il y a les pièces vastes et lumineuses dans lesquelles nous séjournons chaque jour, les cuisines où nous concoctons les souvenirs de demain, les débarras où sont les détails que nous hésitons à oublier. Il y a les pièces sombres que nous n’osons plus ouvrir. Il y a les pièces fermées à clef pour toujours. Il y a même des pièces dont nous avons oublié l’existence. Et si le château est si vaste, c’est que notre propre mémoire se nourrit de notre vie, mais aussi de celle des autres, ceux que nous croisons, ceux avec lesquels nous vivons, ceux aussi dont nous lisons les livres, dont nous écoutons la musique, dont nous admirons les œuvres. Combien sommes-nous à nous être approprié les images de Doisneau, au point de les avoir intégrées à notre propre mémoire ? Les rues de Paris dans la grisaille d’un jour d’hiver, les écoliers rêveurs, les galopins tireurs de sonnettes,
les femmes au sourire mélancolique, les femmes au sourire lumineux, les amoureux rayonnants, les hommes prêts à tout dévorer, les hommes usés, les couples des guinguettes dansant sous les lampions d’une nuit qui ne finira jamais... Le monde de Doisneau doit habiter à peu près autant de mémoires que celui d’un certain jeune reporter audacieux à la houppe rebelle. Le documentaire “Doisneau tout simplement”, de Patrick Jeudy, est un voyage dans ce monde. Le commentaire est dit par Doisneau lui-même, et l’on comprend en l’écoutant ce que Jacques Prévert veut dire lorsqu’il parle de son humour fraternel et de son absence de tout complexe de supériorité. Le voyage comprend entre autres étapes le monde de l’usine, où Doisneau a commencé sa carrière, les marchés au petit matin, une promenade à Paris en compagnie de Prévert, le monde de la nuit du côté des Halles, celui des souteneurs, des infirmières de l’amour, des tatoués, de Riton Langue de Velours et de Margot la Béquille. Il y a les biffins. Il y a Pierrette, la belle accordéoniste que l’on suit de la rue Mouffetard au quartier des Halles, celle que les bouchers de la Villette, les tueurs couverts de sang, écoutent en pleurant quand elle chante : “Tu peux pas t’figurer comme je t’aime, c’est si doux d’être câlinée”. Il y a le passage Virginie et son frisson. Il y a le spectacle de Music Hall du Concert Mayol. Allez, venez faire un petit tour en coulisses : vous ne le regretterez pas. Il y a Picasso à l’humeur farceuse, et bien d’autres personnalités familières, écrivains ou artistes. On s’amuse à reconnaître Colette, Aragon, Malraux, et tant d’autres. Des séquences filmées viennent prolonger l’image. Le poulbot se laisse glisser le long de la rampe, la cour de récréation s’anime, la belle se poudre le visage en souriant furtivement. Mais de toute façon les photos de Doisneau ont si bien capturé le mouvement, la vie, que chacune d'elle laisse l'impression d'une lanterne magique. Laissons le dernier mot à Prévert : “Lorsque Robert Doisneau travaille à la sauvette, c’est avec un humour fraternel et sans aucun complexe de supériorité qu’il dispose son miroir aux alouettes, sa piégerie de braconnier et c’est toujours à l’imparfait de l’objectif qu’il conjugue le verbe photographier.”

Photographies : Robert Doisneau, tout simplement.
“ Doisneau tout simplement”, de Patrick Jeudy, est disponible en DVD (Éditions Montparnasse).


6 commentaires:

Dame a dit…

J'adore !

Mais de toutes les photos de Doisneau, celles que je préfère et que vous ne pouvez pas ne pas connaître, Amour Cuisant, c'est une série appelée "la vitrine".
les photos ont été prises depuis l'intérieur de la boutique dans la vitrine de laquelle est exposé un tableau de nu féminin.

amourcuisant a dit…

Dame, c'est un plaisir d'avoir votre visite. Tout à fait d'accord avec vous, la série de la vitrine est excellente, et elle est d'ailleurs au programme de cet excellent DVD.

Lilou a dit…

La vie de tous les jours, le Bonheur de l'instant, tous ces souvenirs , a jamais gardés dans les pensées, par l'image éternelle.

Magnifiques Photos!

Merci à Vous, Amourcuisant, de nous en faire profiter.
Lilou

amourcuisant a dit…

Lilou, je savais que Doisneau vous plairait :-)

Meliemelo a dit…

C'est vrai que la mémoire n'a pas de poubelle, rien à faire, ce qui est beau ou laid nous reste à tout jamais.
J'adore ce que tu écris.

amourcuisant a dit…

Merci Mélie : en tout cas toi, tu es dans un petit salon très sympa de ma mémoire :-)