dimanche, décembre 06, 2009

Amoureuse fessée !

Vous me direz : "Il fallait bien que ça arrive." Et je vous répondrai que vous n'avez pas tout à fait tort. Mais n'allons pas trop vite. Et tout d'abord...

Résumé des épisodes précédents - Aujourd'hui, le Père Fouettard est en mission d'appui aux côtés de Saint-Nicolas. Il s'ennuie ferme : les enfants ont tous été très sages, et ses martinets restent en berne. Aussi, quand le généralissime Issime lui demande de s'occuper personnellement du cas d'Amoureuse, laquelle est convaincue d'usurpation d'identité aggravée, il accepte avec une joie empressée. Peu après, venant de la chambre à l'étage, on entend tout un remue-ménage, des cris, des pas précipités. Une porte qui claque. Le Père Fouettard redescend l'escalier, l'air accablé.

On l'entoure, on s'enquiert : "Père Fouettard, que s'est-il passé ? Êtes-vous parvenu à faire entendre raison à cette écervelée ?" Le Père Fouettard se laisse choir dans un fauteuil, et d'un ton découragé, conte ce qui s'est passé :
- Je n'ai pas eu de difficultés à lui faire ouvrir sa porte : il m'a suffit de prétendre que je lui apportais des chocolats. Mais ensuite...
- Ensuite ?...
- Une fois entré, quand je lui ai annoncé qu'elle allait être fouettée d'importance, elle...
- Elle ?...
- Au lieu de se jeter à mes genoux pour implorer mon pardon, comme le veut la raison en pareille circonstance, la diablesse s'est mise à me traiter de vieux grigou, et même de...
- De ?...
- De vieux cochon ! Non mais... vous réalisez ? Et voilà qu'elle me donne des coups de pieds dans les tibias. Je l'attrape : elle me mord le poignet ! Regardez : on voit encore les marques !
- En effet.
- Elle a de bonne quenottes, la coquine !
- Et ensuite, Père Fouettard ?
- Elle s'est enfuie par la fenêtre !
- Par la fenêtre ?
- Elle est aussi souple et intrépide qu'un chat de gouttière !
- Et vous n'avez pas cherché à l'arrêter ? À la rattraper ?
- J'aurais eu quelques centaines d'années de moins, j'aurais sans doute pu espérer... Mais non, que voulez-vous : ces acrobaties ne sont plus de mon âge.

À cet instant, le Général Dourakine, qui se tient près de la fenêtre, s'écrie :
- Venez, vite. Je l'aperçois.
On se lève, on s'approche précipitamment, on se presse autour de lui, on écarte les rideaux pour mieux voir.
- Regardez, elle danse autour de ce grand escogriffe hispanique. Et là-bas, c'est l'autre, son ami bedonnant, qui approche en soufflant.

Vous l'aurez compris : Amoureuse, grisée par sa fuite audacieuse, est en train de s'en prendre à M. Quichotte, lequel passait par là à grandes enjambées de ses longues pattes de faucheux, suivi à quelque distance par un M. Pança trottinant aussi vite qu'il le peut. Elle lui tire la langue, lui fait les cornes, sautille autour de lui en ricanant, puis, perdant toute mesure, elle tire sa barbichette !
M. Quichotte, qui jusque-là était resté immobile, décontenancé par ce manège inattendu, décide alors que les bornes sont dépassées. Il lance un long bras devant lui. Amoureuse lui échappe de peu. Comprenant qu'elle est allée un peu loin, elle se décide à détaler. Mais M. Quichotte a la foulée redoutable. Il a tôt fait de rejoindre l'inconsciente.
- Regardez, il la tient ! jubile le Père Fouettard.
- Il la courbe sous son bras...
- On dirait bien qu'il la trousse, et même qu'il cherche à...
- À lui baisser sa...
- Elle ne se laisse pas faire...
- Oui, mais on dirait bien qu'il est parvenu à ses fins.

Quelqu'un a entrouvert la fenêtre. M. Quichotte a levé la main bien haut, et soudain...
- Ce bruit...
- Oui, pas de doute, elle la reçoit sur la peau nue !
- Si seulement ils se tournaient de l'autre côté, on ne voit rien...
- Général ! Enfin ! Je vous en prie !.
- Elle se débat comme un diable dans un bénitier...
- Il la tient bien.
- C'est un faux maigre !

Eh oui ! Amoureuse a droit à sa fessée, et croyez le si vous voulez, elle n'oubliera pas de sitôt la longue main du chevalier. Là-bas, M. Pança s'est arrêté. Il considère la scène avec incrédulité, et lui est placé du bon côté, si l'on peut dire. Ah, il faut bien l'avouer, ce tableau-là a plus de pittoresque et, il ne peut s'empêcher de s'en faire la remarque, plus de piquant que les moulins à vent.
Et le bras de M. Quichotte semble aussi infatigable qu'une aile de moulin à vent, justement. Lorsqu'enfin la fessée se termine, c'est un champ de coquelicots qui s'offre au regard brillant de M. Pança. M. Quichotte relève la tête, prend conscience de la présence de son ami. Il relâche aussitôt son étreinte, recule, comme sortant d'un rêve éveillé. Il semble dire : "Qu'ai-je fait ? Que s'est-il passé ?" Amoureuse ne demande pas son reste. Elle rajuste ses vêtements, court chercher refuge à la maison : tout plutôt que risquer d'affronter à nouveau l'ire imprévisible de ce grand échalas d'hidalgo !

C'est l'heure du goûter. On boit du chocolat fumant. M. Quichotte, convaincu d'avoir agi trop vivement, s'est décidé à venir proposer une réconciliation. Il a apporté des nonnettes au miel fourrées de confiture d'orange, des nonnettes venues tout droit de Bételgeuse, où, le chevalier l'affirme, on trouve les meilleures nonnettes de tout l'univers. Il n'a peut-être pas tort : Amoureuse, qui, après avoir séché ses larmes, s'était bien juré de ne jamais pardonné un tel affront, a oublié sa rancune à la première bouchée. "Après tout, ce n'est pas si grave", se dit-elle en se resservant. Elle est d'autant plus rassérénée que M. Pança a laissé entendre qu'il n'avait pas vu précisément ce qui s'était passé : "Vous comprenez, je suis myope comme une taupe." Quant au Père Fouettard, il montre fièrement à qui veut bien les admirer les marques sur son poignet, comme s'il s'agissait de blessures acquises à la guerre : "Oui, elle a de bonnes quenottes, la coquine !" s'exclame-t-il régulièrement. Puis, se frappant bruyamment sur les cuisses , il ajoute : "Quelle journée, mes amis ! Quand je vais raconter tout cela à Saint-Nicolas... Non mais, quelle journée !"

© Amor Caliente de la Mancha 2009
Illustración : Pablo Picasso, desde luego.

16 commentaires:

lilou a dit…

(Rires) Que d'humour dans ce récit et superbement bien raconté.

Merci! Amour Cuisant.

Dis donc, Amoureuse, tu voulais estropier la main du Père Noel? Et j'aurai pas eu mon cadeau le 25décembre?

Bien fait pour toi, Am, tu l'as bien mérité cette bonne et grosse fessée déculottée par Quichotte et meme, je ne t'aurai pas donné de nonnettes après.

Bien brave cet homme... Mais moi, j'en aurai bien mangé des nonnettes et bu un chocolat chaud...

C'est pas zuste!

Lilou

Amoureuse a dit…

Mamzelle Lilou, petite erreur d'interprétation, si cela avait été le père Noël, je me serais placée sur ses genoux comme la tradition le propose, avec photo à la clef et gourmandises dans les poches, mais c'est le vieux grognou de père fouettard qui m'ont envoyé. J'ai eu un peu de remords à le mordre tout de même, il avait un goût de viande avariée. Mais il n'est pas si méchant et j'ai eu un peu de peine en voyant sa figure toute tourneboulée lorsque j'ai enjambé la fenêtre. Pour la première fois depuis des lustres, on lui échappait, c'était impensable.

Dites Lilou, je vous ai gardé une nonnette. ;-)

Mais voilà, je suis bien heureuse d'être réconciliée aussi avec le grand chevalier, parce que...croyez moi, il vaut mieux s'en faire un ami. (dit elle en se frottant les fesses.)

Lilou a dit…

Oups! Qu'elle étourdie je fais...
et dans ce cas, Am, suis d'accord avec Toi!

Merci. pour la nonette, je vois que tu ne me tiens pas rigueur de mon erreur.

"parce que...croyez moi, il vaut mieux s'en faire un ami. (dit elle en se frottant les fesses.)"

Et comme je te comprends! Am (lol)

amourcuisant a dit…

Lilou, j'espère que le Père Noël n'a rien entendu !
Amoureuse, j'espère que vous m'avez mis une nonnette de côté. J'ai une petite faim :-)

Amoureuse a dit…

tout haut : Bien sûr cousin, je ne me risquerais pas à refuser quoique ce soit aujourd'hui. Calmée pour quelques jours. D'ailleurs, je vais aller récupérer un peu mes esprits avec un petit voyage et je reviens bien vite.

Tout bas : Mais le coup des chocolats, ça je n'oublie pas et je me vengerais, le père fouettard n'a qu'à bien se tenir...(sur ses gardes.)

M. et e. a dit…

Quel délicieux et savoureux petit récit...
Je cherche l'équivalent pour me mettre en bouche.
Disons que je me vois bien dans le rôle d'"Amoureuse" avec le Quijote remplacé par Une Princesse de Clèves sévère...

amourcuisant a dit…

Bon voyage, Amoureuse. Si vous passez par Bételgeuse, est-ce que j'ose vous demander de nous rapporter des nonnettes ?

amourcuisant a dit…

Je ne sais pas si Madame de La Fayette vous aurait donné son imprimatur pour un tel épisode, e. Mais il est vrai que je ne suis pas le mieux placé pour faire ce genre de remarque :-)

M. et e. a dit…

Manon Lescaut peut-être ?

amourcuisant a dit…

Et pourquoi pas Frieda la Blonde ?

Amoureuse a dit…

Et voilà, mon petit séjour touche à sa fin. Amourcuisant, désolée pour les nonnettes, mon "voyage" n'allait pas aussi loin. Par contre j'ai fait un elixir avec l'ambiance de là où j'étais, un petit coin paradisiaque, je vous envoie ça par collissimo et dans trois jours vous pourrez respirer quelques effluves de cet Eden.

Meliemelo a dit…

"Vous me direz : "Il fallait bien que ça arrive." Et je vous répondrez que vous n'avez pas tout à fait tort."

(toure première phrase de votre récit).

Tu me "répondrez" Amour cuisant ??

Je me demande QUI en mérite une, trèèèèèèès cuisante !

amourcuisant a dit…

Amoureuse, voilà une idée de cadeau des plus sympathiques :-)

amourcuisant a dit…

Mélie, moi qui ne supporte pas que l'on maltraite le français, force m'est de reconnaître que je deviens coutumier de ce genre de fautes ÉNAURMES, malgré les relectures. Je ne les vois tout simplement pas, jusqu'à ce qu'on me les pointe du doigt, et là, bien sûr, je ne comprends pas comment j'ai pu les laisser passer. J'ai certes une bonne excuse : mon correcteur orthographique automatique s'est cassé le 1er octobre. Mais tout de même... tout de même... Promis, je redoublerai d'attention. Mais je ne suis pas certain que cela suffise : je crois que justement, mon attention part en vrille. "Avec le temps...", comme dirait Léo.
Merci Mélie :-)

La voisine d'à côté a dit…

Bien fait ! elle l'avait amplement mérité.

amourcuisant a dit…

Voisine, je ne vous le fais pas dire :-)