dimanche, juin 27, 2010

Lilou et le Yéti

Bonjour. Mon nom ne vous dirait rien. Qu’il vous suffise de savoir que je suis un chocard des montagnes, et fidèle lecteur de votre blog. Blog qui, à mon sens, fait la part trop belle aux oiseaux exotiques ou poseurs, et a tendance à négliger les vrais aventuriers, comme les chocards des montagnes, par exemple. Mais peu importe. Si je vous écris, c’est pour vous relater par le menu une scène dont je fus récemment le témoin involontaire, et au passage vous prouver que les hérons ne sont pas les seuls oiseaux “là-haut guetteurs” : de cela, vous pourrez faire part à M. Souchon, chanteur !

Je vis dans une confortable anfractuosité rocheuse sise à 2150 mètre d’altitude. Un endroit calme, tranquille, à un détail près : il y a quelques décennies, vos semblables ont établi dans la contrée une de ces stations que vous appelez de “sports d’hiver” : essayez de suivre un chocard des montagnes pendant ne serait-ce qu’une journée, et vous aurez vraiment fait des “sports d’hiver” ! Mais je m’égare. Donc, station de sports d’hiver. Heureusement, le climat est ici particulièrement rigoureux, et la station n’a jamais réellement totalement décollé, contrairement au chocard des montagnes, qui décolle quand bon lui chante. L’activité saisonnière de la station subsiste modestement grâce à une clientèle d’habitués, au nombre desquels, figurez-vous, une certaine Lilou, lectrice de votre blog. Je l’ai reconnue sans difficulté car elle a l’habitude, charmante au demeurant, d’envoyer à tout un chacun des bisous de sa Ville Rose. Lilou est une acharnée de luge, qu’elle pratique quel que soit le temps. Elle en a de toutes sortes, d’antiques modèles en bois, mais aussi de ces petites pelles en plastique de toutes couleurs qu’elle affectionne tout particulièrement.

Juste à l’a-pic de la barre rocheuse où j’habite, se trouve l’arrivée du télésiège le plus excentré de la station. Ce télésiège est une antiquité, je crois qu’il date de l’origine des installations. Il ne donne que sur une boucle de ski de fond et une grande cuvette, baptisée “Marmite du Diable”, autrefois fréquentée par les jeunes lugeurs. Je dis autrefois, car aujourd’hui les jeunes en question ont délaissé la luge, qui ne leur apportait sans doute plus assez de sensations. En tout cas, je n’en vois plus guère en dessous de chez moi. La gare d’arrivée du télésiège, si l’on peut appeler “gare” cette petite baraque aux vitres embuées, est tenue par le Yéti. Je n’y ai jamais vu personne d’autre, et je crois que lui aussi est là chaque matin de chaque saison depuis l’origine de la station. Le Yéti est un personnage que je définirais ainsi : emmitouflé et bougon, ce qui lui a sans doute valu son surnom. Excellent skieur au demeurant, je peux en témoigner, je le vois dévaler les pentes chaque soir après la fermeture de sa gare.

Il y a quelques semaines, alors que nous approchions la fin d’une saison hivernale qui semblait ne jamais vouloir finir, il y eut trois jours de tempête. Les “sportifs d’hiver” n’eurent d’autre choix que de rester à l’abri autour d’un jeu des Sept Familles. Le quatrième jour, le temps s’éclaircit un peu. Les bourrasques de neige n’avaient pas dit leur dernier mot, mais il faut plus que des bourrasques de neige pour impressionner le Yéti, qui avait repris son poste. Il avait, première chose de cette journée, déployé un large drapeau à damier jaune et noir devant sa gare, ce qui est je crois signe de grand danger d’avalanche. Personne d’autre ne s’aventura jusqu’à la gare du Yéti. Personne, jusqu’à la fin de la matinée, où l’on vit soudain apparaître, assise dans un des petits sièges brinquebalants et grinçants, votre amie Lilou, équipée d’une pelle-luge rouge vif. C’est sans doute ce rouge qui lui sauva la vie ce jour-là. Mais j’anticipe, j’anticipe. N’allons pas trop vite. Lilou débarque, s’étale car l’arrivée était verglacée. Le Yéti sort de sa cabane en bougonnant, l’aide à se relever. Lilou le remercie, et tout à trac lui fait deux bises, une sur chaque joue. Ces bises de la Ville Rose eurent pour effet de sidérer le Yéti, qui resta sur place un moment avant de sursauter et de rattraper Lilou, qui s’éloignait d’un bon pas, direction la Marmite. Il la saisit par l’épaule, lui montra le drapeau à damier, puis la luge. Lilou haussa les épaules, montra la Marmite. Le Yéti faisait de grands gestes des bras, Je ne percevais pas leurs voix d’où j’étais, mais il cherchait manifestement à dissuader Lilou de prendre des risques inconsidérés. Lilou haussa à nouveau les épaules, sidéra une nouvelle fois le Yéti de deux bises, et reprit son chemin. Le Yéti finit par lever les yeux au ciel, en écartant ses bras, paumes des mains vers le haut, d’un geste qui signifie clairement : “Moi, je n’y peux plus rien. À Vous, là-haut, de prendre le relais et de la protéger."

Lilou réussit à faire quelques descentes. Elle s’asseyait sur sa luge, juste sur la lèvre de la Marmite, et hop ! Une impulsion et elle dévalait la pente en riant et en criant. Arrivée en bas, elle remontait aussitôt. Beaucoup moins vite qu’elle n’était descendue, forcément. Et repartait aussitôt dans une nouvelle glissade. Finalement, il y eut un grondement, comme de grosse, mais alors très grosse bête dérangée dans son sommeil. Une sorte de nuage de neige surgit de nulle part, explosa au fond de la cuvette.

Lilou avait disparu.

Ce jour-là, mon cher, vous avez failli perdre une lectrice. Et comme vous n’en avez déjà pas beaucoup, avouez que c’eût été dommage. Mais je persifle. Revenons à nos moutonnements de neige.

Lilou avait disparu.

Le Yéti, alarmé par le vacarme de l’avalanche, car, vous l’avez compris, c’est bien d’avalanche qu’il venait de s’agir, sortit de sa cabane comme un coucou de son horloge. Il gagna à grandes enjambées le bord de la Marmite, s’y posta, scruta, scruta, scruta.

Les chocards des montagnes ont une excellente vue, et je repérai le petit morceau de luge rouge vif qui dépassait, à peu près aux deux tiers de la pente, bien avant le Yéti. Pour être tout à fait franc, j’attirai son attention en faisant quelques rase-mottes juste au dessus de ce précieux repère. Le Yéti finit par l’apercevoir à son tour, et commença une descente précautionneuse. La suite se déroula sans autre incident. Enfin presque. Mais encore une fois, n’anticipons pas. Le Yéti dégagea la pelle-luge et l’imprudente Lilou qui y était accrochée, l’aida pour la deuxième fois ce jour-là à se relever, et, la soutenant d’un bras solide, lui fit remonter la pente à pas comptés. Lilou était groggy, mais elle n’avait pas lâché sa luge. Au bord de la Marmite, le Yéti s’arrêta pour souffler. Lilou sortit de sa torpeur. Elle réalisa sans doute ce qui venait de se passer car elle posa soudainement deux bises sur les joues du Yéti. Celui-ci resta un instant immobile. Puis il regarda en l’air, comme sollicitant un conseil. Puis il regarda la pelle-luge. Je pense que c’est elle, la pelle-luge, qui fut responsable de ce qui suivit, car le Yéti dut comprendre qu’elle était le conseil qu’il attendait. Il s’en empara, s’assit au bord de la marmite, et avant que Lilou n’ait eu le temps de tenter une bise, il l’attrapa par le poignet et la coucha à plat ventre en travers de ses cuisses. Il leva bien haut la pelle-luge et se mit à fouetter vigoureusement Lilou, qui protestait en agitant les bras. Le Yéti dut considérer que les conditions de la correction n’étaient pas satisfaisantes, car il s’interrompit, posa son fouet improvisé, et commença à baisser le pantalon de Lilou avec dextérité. Les protestations de Lilou redoublèrent en même temps que ses vains moulinets. Le Yéti ne fit pas les choses à moitié : Lilou fut déculottée en règle, et c’est cul nu qu’elle tâta à nouveau de la pelle-luge. Heureusement pour elle, il n’y eut aucun témoin à l’affront qu’elle dut subir, à l’exception de votre serviteur et d’une famille de marmottes en tenue d’hiver, mais je les connais, elles sont très discrètes. Le père marmotte ne put cependant retenir un sifflement admiratif. Le Yéti fit claquer la pelle-luge cinq ou six fois sur la peau nue de Lilou, dont les protestations changèrent de tonalité et devinrent, disons, vraiment sincères. Le Yéti finit pas abandonner la pelle-luge, et poursuivit la correction à la main. Comment qualifier la fessée que reçut Lilou ? Ce fut une fessée d’altitude, une fessée de paroi rocheuse, une fessée de torrent de montagne, bref, une fessée alpine. Chaque claque sonnait clair dans l’air des cimes, et provoquait des ruissellements de neige sur les flancs de la Marmite, et lorsque l’écho joua longuement avec l’éclat de la dernière claque, la couleur des fesses de Lilou n’avait plus rien à envier à celle de sa pelle-luge. Il se passa alors une chose extraordinaire : maintenant toujours Lilou en position, le Yéti se pencha en avant, et déposa une bise sur l’incarnat de chaque fesse. Plus tard, lorsqu’ils regagnèrent la gare, il me sembla que le Yéti était très gêné. Il fixait obstinément l’horizon. Lilou courait à petits pas pour suivre le rythme empressé de son fesseur rédempteur, ou de son rédempteur fesseur, comme ou voudra. Finalement, le Yéti débraya le moteur, et sans un mot aida Lilou à s’installer (avec une petite grimace) sur le siège, en évitant soigneusement de croiser son regard. Mais avant qu’il ait eu le temps de se reculer, Lilou prit son visage entre ses mains, l’approcha du sien, et dit : “Merci Yéti, de m’avoir sauvé la vie. Mais la prochaine fois qu’on fera de la luge ensemble, promets-moi de ne plus utiliser ce mode d’emploi : ça brûle vraiment trop. Sauf si je suis imprudente, bien sûr.”

Sur ces mots, le Yéti eut droit à deux bises de Ville Rose. Il s'écarta, l'air perplexe et ému, rembraya le moteur, et en se grattant la tête regarda Lilou plonger vers la vallée en lui faisant un petit signe de la main.

Et le lendemain, Lilou revint avec deux pelles-luges.

Voilà, c’est la fin de mon histoire.

Bonne continuation à vous. Je vous joins une photo de mon chez-moi.


© Amour Cuisant Prend de la Hauteur 2010
Photographie : ?

7 commentaires:

amourcuisant a dit…

Cher chocard des montagnes, merci pour ce reportage pris sur le vif rebondi et rougissant de notre amie Lilou :-)

lilou a dit…

Qu'elle Agréable surprise en découvrant ce récit :

J'en suis toute fière et je pense que cette fessée était bien méritée (j'en suis encore, toute retournée (rire)

Maintenant je n'arreterai plus jamais de faire de gros bisous à Toutes et à Tous de ma ville rose (lol)

amourcuisant a dit…

Lilou, j'espère bien, parce-que vos bisous, nous, on en redemande :-)

Amoureuse a dit…

Quelle jolie histoire, cher chocard des montagnes. Attends moi pour faire de la luge la prochaine fois Lilou! ;-)

amourcuisant a dit…

Amoureuse, aujourd'hui, c'est plutôt un temps à aller à la plage :-)

Am' a dit…

Oh la plage hein! j'ai envie de varier les paysages! Bisous de ma chambre rose. ;0)

amourcuisant a dit…

Amoureuse, j'avais oublié que vous vivez toute l'année à la plage :-)