dimanche, juin 26, 2011

Pluie, compote et incendie

Cela s’est passé il y a quelques jours. Je venais faire un petit tour à la rédaction désertée d’Amour Cuisant. Oui, il faut vous dire que tout le monde est parti. Un matin, je suis arrivé, j’ai trouvé ce mot laconique sur la table de la cantine, posé à côté des gobelets de café vides : “On est allé chercher des allumettes.” Et depuis, plus personne. Les bureaux sont déserts. Les téléscripteurs ne crépitent plus. Plus d’éclats de rire, plus de coups de gueule. Bon, je préférais les éclats de rire, mais des fois je me demande si je n’aimerais pas entendre un coup de gueule remettre un semblant d’ambiance. Non, tout compte fait non. Je préfère attendre les éclats de rire. Donc où en étais-je ? Ah oui, bureaux vides. Une fois par semaine à peu près, je viens faire un petit tour. Ne serait-ce que pour relever le courrier qui déborde de la boîte aux lettres. Si on peut appeler ça du courrier : des pubs, des nouvelles du fisc, des pubs, la petite note du téléphone, des pubs, la petite note d’EDF, des pubs, des pubs et pour finir des pubs. Rien de bien folichon. Suite du programme : faire les chèques à mes amis du fisc, du téléphone et de l’EDF, en me disant qu’ils les méritent bien puisqu’eux au moins ne m’oublient pas, ranger le courrier dans la corbeille à papier, aérer partout, parce-qu’après une semaine ça sent déjà le renfermé et l’abandon, alors rien de tel qu’un grand courant d’air. Et donner à boire aux plantes vertes. Très important ça, ne pas oublier de donner à boire aux plantes vertes. Je sais que certaines sont des boit-sans-soif et d’autres de vrais chameaux, le problème c’est que je ne sais pas lesquelles sont dans quelle catégorie. C’était Albertine la spécialiste des plantes vertes, et comme elle est partie avec les autres pour chercher des allumettes, elle a disparu et je ne peux pas lui demander conseil. Donc chacune à droit à la même dose d’eau fraîche : un gobelet en carton. C’est la dose pour les petites qui sont sur les coins de bureaux. Pour les moyennes qui sont sur les rebords des fenêtres, c’est deux gobelets. Et pour les grandes, celles qui ont de larges feuilles vernissées et qui même quand elles sont posées par terre arrivent jusqu’au plafond, celles-là, c’est trois ou quatre gobelets, carrément. Bon, je sens que ça ne vous passionne pas, mais je suis bien obligé de vous dire tout ça puisque c’est ce qui s’est passé et que mon irrépressible instinct de journaliste me pousse à dire exactement ce qui s’est passé. Je précise que les larges feuilles vernissées, une fois par mois, je leur donne un petit coup d’éponge. Je les débarbouille en quelque sorte. C’est Albertine qui m’a dit qu’elles adoraient ça. Et puis j’ai bien le temps après tout. Je pourrais même les débarbouiller deux fois par mois à partir de maintenant. Oui, c’est ce que je vais faire. Bonne idée. Donc, j’aère et je donne à boire aux plantes vertes. Rez-de-chaussée, premier étage, et c’est en arrivant sur le palier du second que, venant du bureau d'Albertine dont la porte est entrouverte j’entends les voix de deux filles qui discutent ! Je m’immobilise, tel un tigre sur le palier du second de la jungle quand un gros papillon multicolore se pose sur son nez. Une chose est sûre, je ne reconnais pas la voix d'Albertine. Qui est-là ? m’encquiers-je légitimement en moi-même. Je suis sur le point de bondir et d’ouvrir courageusement la porte à la volée en m’écriant “Pas un geste, l’immeuble est cerné !”. Puis je me dis : “Elles ne sont peut-être pas seules, il y a peut-être un tigre avec elles. Soyons prudent.” Je choisis donc de ne pas bouger et d’écouter leur conversation. L’une est en train de donner à l’autre une recette de compote de pommes. Quel intérêt d’entrer dans l’immeuble et de monter dans le bureau d'Albertine disparue pour échanger des recettes de cuisine ? Ah mais c’est amusant ce qu’elle dit. Non pas la recette, la recette est somme toute assez classique, mais sur ce petit goût mystérieux des compotes d’autrefois qu’elle n’arrive pas à retrouver. Je crois savoir pourquoi, j’irais bien lui dire, mais quid du tigre possible ? Mieux vaut attendre. Maintenant elle parle de la pluie et non pas du beau temps. La pluie, celle qui fait des claquettes et qui inspire les poètes. Elle en parle bien de la pluie. Tiens, elle me donne envie de courir tout nu sous la pluie. Non mais je mettrais un maillot de bain tout de même. "Tout nu", c’est une métaphore. Je me demande comment elle s’appelle, cette fille. Luce ! Au moment où je me posais la question, pile elle le dit ! Comme si elle avait senti ma question par télépathie. Incroyable. Elle a même dit son nom de famille. Non, je ne vous le dirai pas, et puis quoi encore ? Tiens, elle a baissé un peu la voix. Elle dit qu’elle a été méchante. Elle n’en a pourtant pas l’air. J’approcherais bien un peu, j’ai du mal à tout entendre même en tendant l’oreille, mais le plancher du palier du second grince et j’ai toujours ce doute sur un tigre possible. Ah si, elle évoque les conséquences de sa conduite, et on en revient aux claquettes ! Mais pas de pluie cette fois, ça non. Ces claquettes-là sont plutôt du genre grosses fessées génératrices d'incendies, et mon amatrice de compotes n’a pas l’air d’en avoir peur de ces incendies, j’ai même l’impression qu’après la compote son plat préféré c’est les volcans. Au secours ! La porte s’ouvre, les deux filles sortent. Elles me surprennent sur le palier, immobile, un gros papillon multicolore sur le nez. “Alors, on écoute aux portes ?” me lance l’une d’elles en passant près de moi. Elles sont déjà dans l’escalier. Le temps de réaliser qu’il est temps que je réagisse, et que raisonnablement je peux tabler sur l’absence de tigre susceptible de surgir du bureau d'Albertine, et je cours à leur suite. Elles sont déjà dans la rue. Je les appelle : “Eh, attendez, ne partez pas comme ça, attendez, je vais faire du café. Du café et de la compote !” La fille qui se retourne doit être Luce, oui c'est bien sa voix qui me répond : “C’est gentil mais on pas le temps. Je vous ai laissé mes coordonnées dans la machine.” Et elles disparaissent au coin de la rue juste au moment où il se met à pleuvoir.
La machine ? Quelle machine ? La machine à café ? Elle m’aurait laissé une carte avec son numéro de téléphone dans la machine à café ? Je cours vérifier : pas de carte dans la machine à café. Se serait-elle tout simplement gaussé ? À moins que... Je monte en vitesse jusqu’au bureau d'Albertine. L’ordi de son bureau est allumé. On entend une fille qui chante, pas d'erreur, c'est la voix de Luce et en fond d’écran il y a une photo d’elle. Drôle de photo entre parenthèses.
Bon, excusez-moi, mais je vais écouter tranquillement la suite. Et je vous interdis d’en faire autant. Luce est dans ma machine, pas dans la vôtre.

P.S. Albertine, reviens, les plantes vertes s'ennuient de toi, surtout la grande avec les larges feuilles vernissées. Si tu reviens et que tu les débarbouille, promis, je te ferai une compote de pommes. J'ai une recette du tonnerre !

© Amour Cuisant 2011.
Photographie : Laurent Seroussi.
Les chansons de Luce Brunet sont disponibles dans les machines. Et pour les amateurs,comme moi, de compote à l'ancienne, son disque est édité chez Sony Music.
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