vendredi, novembre 09, 2012



Le grenier du souvenir
À Régine Deforges, pour les surprises cachées dans ses pages,
et à Sibylle, qui sait que deux et deux font cinq.
Il avait trouvé à se garer sur le parking d’un petit supermarché qui n’existait pas à l’époque. Les choses avaient changé, forcément. Des lotissements de maisons-clones étaient sorties de terre. Les champs qu’il gagnait autrefois en quelques coups de pédales, à la sortie du bourg, avaient fait place à une “zone d’activité” couverte de bâtiments bas en béton devant lesquels dormaient des camions fatigués qui finissaient par s’ébranler avec des soupirs bruyants et des bouffées de fumées noires. Le ciel était couvert de petits nuages qui se poursuivaient.
Il avait passé quelques étés de son enfance dans cette petite ville de province, accueilli par Agnès, une lointaine cousine. Une “petite cousine”. Mais avouez qu’une petite cousine qui a trente ans quand vous en avez à dix peut difficilement être taxée de “petite”. Agnès était considérée comme l’originale de la famille. Elle ne s’était pas mariée, collectionnait les amants et les météorites, traversait de lointains déserts à dos de chameau, fumait des cigarettes américaines et roulait en 4 Chevaux blanche en chantant à tue-tête toutes vitres ouvertes. La première fois qu’elle avait été sollicitée pour “garder le petit pendant l’été bien sûr on te dédommagera tu comprends on a vraiment besoin de vraies vacances vraiment ça nous ferait du bien et à lui aussi” elle avait accepté avec quelque réticence. Mais elle avait accepté. Elle n’avait pas connu la maternité, ne la connaîtrait jamais, elle le savait. Il ne lui déplaisait pas d’en faire l’expérience le temps d’un été. L’expérience s’avéra positive, à tel point qu’elle fut renouvelée à trois reprises. Elle et l’enfant s’apprivoisèrent rapidement. Il y eut des pique-niques improvisés, des après-midi de soleil au bord de la rivière, des après-midi de pluie autour du jeu de Monopoly, des soirées inattendues au cinéma, Technicolor ! L’histoire du soir ne parlait pas de châteaux et de sorcières, mais de la rose du désert et des touaregs. Agnès croquait dans la vie comme dans une pomme, et avait pour règle d’être en tout franche et directe. Un après-midi, ils se promenaient le long de la rivière. Les nuages qui couraient dans le ciel depuis le début de la journée disparurent tout soudain. Le soleil offrit lumière et chaleur. L’eau fraîche devint vite tentante. On se trempa les pieds. La plage était isolée. Il n’y avait personne. C’est trop bête de n’avoir pas pris les maillots de bain. Mais cela ne nous empêchera pas d’en profiter, décida-t-elle. Elle se déshabilla. L’enfant la considérait, médusé. Cela la fit rire. “Et toi, tu vas rester tout habillé ? De quoi as-tu peur si tu te mets tout nu ? De faire peur aux coccinelles ? ” L’enfant rougit, détourna les yeux. Elle n’insista pas, entra dans l’eau. Elle l’appela : “Allons, viens, elle est délicieuse.” Il finit par céder à la tentation. Se déshabilla à son tour. Hésita au moment de retirer l’ultime sous-vêtement. Et puis tant pis pour les coccinelles ! Il rentra dans l’eau, vite. Frissonna, avança. Ils s’éclaboussèrent en riant. Les nuages revinrent, l’air fraîchit tout aussi soudainement qu’il s’était réchauffé. Quand ils ressortirent, elle réalisa qu’ils n’avaient pas non plus de serviette. Elle se sécha comme elle put, se frottant rapidement avec sa jupe, se rhabilla sommairement, l’appela : “Allons, viens vite !” Il se tenait debout, chair de poule et mains cachant son ventre. “Viens vite que je te sèche !” Il finit par obéir. Elle l’enveloppa d’une écharpe de soie largement dépliée et d’une veste de cotonnade, lui frottant les épaules, le dos et les cuisses à travers le tissu, embrassant ses cheveux mouillés en riant : “Voilà que j’ai un bébé sur les bras.” Après l’avoir bien bouchonné, elle le fit faire un tour sur lui-même pour vérifier que le séchage avait été complet : sa peau rougie en témoignait. Satisfaite, elle le laissa se rhabiller, non sans le gratifier d’une tape sur les fesses avec ce commentaire : “C’est trop tentant.” Le soir, à la maison, il y eut douche chaude et chocolat chaud. La baignade improvisée ne serait pas oubliée de si tôt.
Il marcha jusqu’à la maison. Il s’arrêta devant la grille. La cour, le jardin sur le côté, l’allée qui menait derrière, tout paraissait plus petit que dans son souvenir. Il y avait deux sonnettes. La maison avait donc été divisée en deux appartements. Les volets du rez-de-chaussée étaient fermés.
- Vous cherchez quelque chose ?
Il sursauta. Il n’avait pas vu s’approcher la femme qui le considérait avec suspicion de l’autre côté de la grille.
- Bonjour. Non. Je... J’ai connu quelqu’un qui vivait ici autrefois.
- Ah oui ? (un sourcil s’était arqué). Quel nom ?
- Oh je ne pense pas que vous connaissiez. Verdet.
- Verdet ? Non, m’dit rien.
Il comprit qu’elle ne décollerait pas de là tant qu’il ne serait pas parti. Il soupira.
- Au revoir madame. Bon après-midi.
Elle ne répondit rien. Il s’éloigna.

Il se promena longtemps. Il était venu visiter une époque, pas un lieu. Le lieu n’était qu’un décor pour le théâtre de ses souvenirs. Le décor avait changé. Il ne parvenait pas à y trouver un passage vers la passé. 
La place au centre du bourg. Le marchand de journaux était toujours là, ou plutôt sa boutique. Il entra. Prit un quotidien au hasard, fit semblant de s’intéresser aux magazines. Là-bas, au fond, toute la partie du magasin autrefois réservée aux livres, à la papeterie et aux jouets avait été supprimée, fermée par une cloison. Il posa le journal sur le comptoir, ajouta un paquet de chewing gums “Hollywood”. On ne sait jamais, ils pourraient servir de madeleine ? Il sortit. Le bar-tabac en face avait été remplacé par un kébab. Il avait faim. Il alla se restaurer, pain chaud, viande en sauce et frites, soda sucré. Puis il reprit sa promenade. Passa devant la pâtisserie. Toujours là, et le même nom sur la porte vitrée ! Ce qu’on appelle une affaire familiale. Il entra. Même la clochette qui signalait l’ouverture de la porte n’avait pas changé. La pâtissière était jeune et souriante. Il commanda un Saint-Honoré “pour manger tout de suite”. Il reprit sa marche. Les nuages s’étaient dissipés, sans doute gourmandés par le soleil. Il se lécha les doigts. Le Saint-Honoré méritait le détour. Le quotidien qu’il tenait serré sous un bras le gênait, il l’abandonna sans même l’avoir ouvert dans une corbeille au pied d’un réverbère, en arrivant sur la place du marché. Il la traversa, entra dans le parc. 
Il suivit les allées jusqu’à l’aire des jeux. Le manège n’était ni tout à fait le même ni tout à fait un autre. À cette heure-ci, il était à l’arrêt. Les voitures et les avions étaient bâchés. Il se rappela le paquet de chewing gums, en sortit un de son emballage. Il le mâchonna quelques secondes. Un goût éphémère de menthe. Il le jeta dans une corbeille qui ressemblait à une boîte aux lettres en plastique. Sur l’aire de jeux, les balançoires avaient disparu. Étaient apparus en revanche des canards à bascule et un bateau avec des filet. Le toboggan lui sembla avoir rapetissé. Il ne songea pas que c’était lui qui avait grandi. Il passa la main sur le métal. Il se rappela la brûlure sur les cuisses nues quand on glissait vite. Le mieux était de les lever légèrement, de glisser en appui sur les fesses protégées par le short. Autour du tourniquet à l’ancienne, le sable du sol avait été remplacé par une sorte de tapis synthétique. Il reprit l’allée jusqu’au bassin. 
Il y avait toujours un marchand de glaces-ballons-moulins à vent-sucres d’orge. Les statues d’inconnus célèbres s’ennuyaient comme autrefois. Il s’approcha du bord du bassin. Au centre, le jet d’eau s’élevait toujours au milieu des trois carpes en pierre. Il alla s’asseoir sur un banc. Ferma les yeux, se laissa aller. Les trilles d’un pinson répondaient au salut d’une mésange. Il revit son bateau de corsaire filer sur le bassin. À l’époque, croyez-le si vous voulez, ce bassin s’étendait jusqu’à la Mer des Sargasses, jusqu’aux Caraïbes.
- Monsieur ? Monsieur ? Vous allez bien ?
Il ouvrit les yeux. Deux écolières le considéraient d’un air un peu inquiet.
Il se redressa, se passa une main dans les cheveux, leur sourit.
- Oui, les enfants, tout va bien. Je m’étais assoupi je crois. Merci.
Le fillettes échangèrent un regard, puis s’éloignèrent en répondant à son salut de la main.
Il les suivit du regard. L’une était était en jean, blouson et baskets, l’autre en chandail, jupe courte et sandales. Même les vêtements hésitaient à croire au soleil d’octobre. Elles s’arrêtèrent un peu plus loin. Jean-blouson posa son cartable, s’accroupit, l’ouvrit, en sorti un objet qu’il ne distingua pas. Chandail-jupe regarda l’objet avec intérêt, se pencha vers sa camarade, lui parla à l’oreille. Toutes les deux se mirent à rire. L’objet mystérieux réintégra le cartable. Les écolières s’approchèrent du bassin. Chandail-jupe posa un pied sur le rebord et se pencha pour réajuster l’attache de sa sandale. Le mouvement fit glisser un peu sa jupe, dénudant un instant le haut de sa cuisse. Déjà elle s’était redressée, parlait en souriant à sa camarade.
Quels étaient leurs projets ? Où allaient-elles ? À l’école ? Peut-être avaient-elles décidé de faire l’école buissonnière ? N’était-ce pas le moment idéal pour l’école buissonnière, une journée d’automne, l’air frais et le soleil qui semble s’éveiller ? Mais les écoliers d’aujourd’hui avaient-ils encore l’audace de faire l’école buissonnière, quitte à affronter la punition au retour à la maison, ou plus tard, quand le délit aurait été signalé ? Ces deux écolières par exemple, imaginons qu’elles ne partent pas vers l’école mais vers un après-midi de liberté. Quel en sera le prix ? Jean-blouson est visiblement une enfant de la modernité. Il l’imagine environnée de mangas et d’écrans. Elle sera sans doute privée de console. Mais chandail-jupe ? Ses lectures sont sans doute plus classiques, qui sait même peut-être encore Bibliothèque Rose ou Verte, Comtesse de Ségur ou Enyd Blyton, Petites filles modèles et Club des Cinq ? Des livres bien rangés dans la bibliothèque de sa chambre. Certainement pas de télévision en accès permanent. Alors, elle aussi, privée d’écran ? Ses jambes nues pourraient bien inspirer une punition plus immédiate.
Une punition. Il autorisa sa pensée à vagabonder. Se pourrait-il que punition et bibliothèque forment une harmonie ? Il s’imagina rédiger un article à ce sujet pour une revue savante. Gros succès. Invité à la télévision pour exposer sa théorie. Et comment vous est venue cette idée ? Un jour, dans un parc, en voyant passer deux enfants, école buissonnière, association d’idées. 
L’endroit n’était pas tout à fait étranger à cette évocation de la punition. Les jambes nues de l’écolière, et l’endroit. C’est donc là que sa pensée voulait le mener ? Il la laissa faire. 
Un jour, dans ce parc, à cet endroit précis. Agnès l’avait emmené jouer au bassin. Voilier corsaire, à nous la Tortue. Elle lui avait acheté une barbe à papa. Il avait réclamé un de ces petits ballons attachés à une raquette par un élastique. “Pas aujourd’hui. Pour aujourd’hui, c’est la barbe à papa.” Il avait insisté, pris l’air boudeur. Elle avait tenu bon, et en avait été fâchée. Comme si soudain elle redécouvrait qu’elle avait à faire à un enfant, et qu’elle s’en voulait d’avoir à le redécouvrir. Ils s’étaient assis sur un banc, le même qu’aujourd’hui se peut. Deux gosses se chamaillaient de l’autre côté du bassin. Le plus grand poussa le plus petit qui tomba sur le derrière et se mit à brailler. Une mère puis deux intervinrent, grondèrent. Agnès dit : “Si c’était le mien, il aurait droit à une bonne fessée.”  Elle fut soulagée d’avoir dit cela, comme si l’avoir dit était un peu l’avoir fait, même si la fessée à laquelle elle pensait ne s’adressait pas à l’enfant grondé de l’autre côté du bassin, mais bien à celui qui était assis à ses côtés et l’avait agacé avec son caprice il y a instant. L’enfant en question ne répondit rien. Il se sentit envahi d’une gêne incommensurable. Ne pas parler de ça. Elle tourna la tête vers lui, posa la question qu’il redoutait : “Et toi, tu l’as déjà reçue, la fessée ?” Il fit semblant de ne pas avoir entendu. Se concentra sur la barbe à papa. Elle arqua un sourcil. “Tu ne vas pas me faire croire que tu ne l’as jamais méritée ? Que tu n’as jamais fait une seule grosse bêtise ?” Il s’entendit répondre “Non” d’une voix mal assurée. Elle fronça les sourcils : “Non quoi ? Non tu ne vas pas me faire croire, ou non tu ne l’as jamais méritée ?” Il aurait donné le reste de la barbe à papa pour qu’il se passe quelque chose, n’importe quoi, qui interrompe cette conversation, qui l’efface comme la gomme efface un trait de crayon maladroit. Elle lui passa la main dans les cheveux : “Eh bien ? Mon petit doigt me dit que tu n’as pas très envie d’en parler... Je me trompe ?” Il se sentit démasqué, se sentit rougir, sut qu’il était transparent, se sentit aussi nu que le jour de la baignade improvisée. Elle sourit tandis qu’il regardait fixement droit devant lui. Elle lui dit : “Tu sais, tout à l’heure, quand tu as insisté pour avoir ce ballon, et que tu as boudé pour me remercier de t’avoir offert une barbe à papa, j’ai eu bien envie de te baisser la culotte devant tout le monde et de te la donner, la fessée. Oui, tu n’es pas passé loin.” Elle ponctua cette constatation en lui donnant deux petites tapes sur le dessus de la cuisse, sur la peau laissée nue par le short, resta un instant silencieuse, puis ajouta, le regard dans le lointain : “Je ne sais pas ce qui m’a retenue.” Puis elle rit, haussa les épaules, se pencha pour lui embrasser la joue : “Allons, réveille-toi. C’est bien la première fois que tu perds ta langue.” Lui n’avait pas du tout envie de rire. Le mot “fessée” tournait dans sa tête. Certainement, tout le monde avait tout entendu. Tous les enfants alentour savaient. Avaient entendu le mot. Dit à lui par elle. Il avait menti, il l’avait reçue quelquefois il y a longtemps, bambin. Quelques tapes impatientes. Une fois après avoir été partiellement dévêtu comme il se doit en semblable circonstance pour que la punition soit plus cuisante. Il y a longtemps. Le mot faisait renaître en lui toutes les sensations de cet orage intime, le corps qui bascule comme dans un vertige, l’incongruité de ce déshabillage partiel, l’éclat sonore des claques, la brûlure et jusqu’au goût du sel dans la bouche aux premières larmes. Et c’est elle qui le disait, le prononçait. Il se revit nu sous ses yeux le jour du bain dans la rivière, et cette idée se superposa avec l’idée de la fessée par la main qui venait de lui caresser les cheveux, dont les longs doigts avaient tapoté la peau nue de sa cuisse. La main qui avait claqué ses fesses pour rire le jour de la baignade. Elle alluma une cigarette. Elle cessa de le taquiner. Elle avait fini par comprendre que ses piques avaient fait naître chez l’enfant une gêne sans mesure avec la portée qu’elle leur destinait. Elle décida pour autant de ne pas retirer ce qu’elle avait dit. Après tout, il l’avait cherché. Et puis l’idée de ce châtiment particulier, intime et donné aux yeux de tous, n’était pas pour lui déplaire, lui venait comme un écho de la sensation qu’elle avait éprouvée le jour du bain à la rivière, d’avoir pour un instant un bébé à elle, à bouchonner, à embrasser, et le cas échéant à fesser. Elle le laissa terminer sa barbe à papa avant de lui envoyer une bouée de sauvetage en regardant sa montre : “On discute et le temps passe ! Si on veut passer chez le marchand de journaux pour voir s’ils ont reçu ton livre, il faut y aller. À moins que tu n’aies pas envie ?” Il se leva d’un bond : “Ah si !” 
L’incident, puisque c’en était un, ne fut plus évoqué par la suite. Quelques jours plus tard, l’enfant eu droit à son ballon-raquette. Agnès y ajouta un petit moulin à vent : “On le mettra à la fenêtre de ta chambre.” 
Le moulin à vent resta un simple moulin à vent. Mais le ballon-raquette ne fut jamais un simple ballon-raquette. Ce jouet portait en aura le caprice et les mots qui avaient suivi. Le ballon-raquette était accompagné de la menace d’une fessée. Lorsqu’il faisait claquer le ballon contre la raquette de balsa, à chaque rappel de l’élastique, c’était une main qui claquait une fesse nue qu’il entendait. 
Trois étés plus tard, il l’aida à ranger le grenier. Elle faisait le tri de ce qui était à garder dans le bazar accumulé. Le moulin à vent fit soudain surface dans un des cartons ouverts pour l’occasion, suivi de près par la légère raquette. L’élastique était cassé. Le petit ballon, détaché, était dégonflé. Il retint son souffle. Elle cueillit la raquette, la considéra un instant, et dit : “Je me trompe ou c’est celle de la fessée ?”. Le coeur de l’enfant se mit à battre à toute allure. Elle n’attendit pas qu’il répondît, la lui tendit avec un léger sourire : “Garde-la. Tu verras, plus tard ça te fera un joli souvenir.”
“Je me trompe ou c’est celle de la fessée ?”
Cette réflexion ouvrait des horizons inattendus. 
“Celle de la fessée”. Ainsi il n’avait pas été le seul à repenser à l’incident dans le parc, à cette fessée presque donnée, et qui était en quelque sorte devenue une réalité incarnée par le verbe. Combien de fois avait-il rejoué cette scène dans le secret de ses rêves éveillés ? Mais dans ses rêves, la fessée dans le parc ne restait pas à l’état de menace. La fessée avait lieu. Tantôt devant le marchand barbe à papa et de jouets, tantôt après, sur le banc. Dans le premier cas, Agnès fronçait les sourcils, disait “ça suffit”, et soudain se penchait vers lui, déboutonnait son short, le lui baissait en même temps que son slip avant de le courber sous son bras. Dans le second cas, Agnès fronçait les sourcils, disait “ça suffit” et l’entraînait jusqu’au banc où elle s’asseyait avant de le courber de force en travers de ses cuisses, dans la position requise pour cette punition, avant là encore de le déculotter. La barbe à papa tantôt tombait à terre pour plus de réalisme, tantôt disparaissait tout bonnement. C’était une vraie fessée, déculotté devant tout le monde. La sensation de la main claquant sa peau nue, il suffisait d’aller chercher dans le souvenir du bain dans la rivière, qui fournissait même la peau rougie. Cette claque, une vraie, avait pour écho celles du ballon contre le balsa. Ad libitum. La fessée durait parfois longtemps, parfois était brève. Et parfois le scénario connaissait une variation riche en possibilité : la fessée lui était promise dans le parc et lui serait donnée au retour à la maison. Lorsque la rêverie avait lieu dans son lit, il se tournait sur le ventre, baissait son pantalon de pyjama. Parfois il laissait le drap rêche en place, parfois il rejetait drap et couverture, sentait l’air frais sur sa peau nue. L’air frais de cette après-midi dans le parc. Son bassin dansait doucement, son ventre allait et venait contre le matelas comme dans la chaleur d’un giron, comme sous l’effet d’une lente fessée, tandis qu’une agréable chaleur naissait quelque part entre son sexe et son anus, irradiait son ventre, jusqu’au mouvement de trop qui la transformait irrémédiablement en éclair, en foudre délicieuse qui le transperçait tout entier. Il crut longtemps que ces sensations lui étaient particulières, ou en tout cas qu’il avait découvert un secret bien caché du corps humain probablement ignoré de tous. Après le rangement du grenier (il avait entre-temps compris que la masturbation n’était pas sa formule magique réservée mais était plutôt répandue), il ajouta un nouveau scénario qui gagnait en audace. La fessée lui était donnée le jour de la redécouverte de la raquette. Le prétexte était qu’il l’avait méritée trois ans auparavant et qu’il était juste qu’il la reçoive enfin. Intérêt et principal. Parfois, Agnès lui demandait même s’il était d’accord avec la logique de cette fessée différée. Là, tantôt il regimbait, tantôt il convenait de la nécessité du châtiment. Dans un cas comme dans l’autre, bien sûr, la conclusion était une fessée, dans la chaleur du grenier, sous la charpente odorante éclairée par les rayons de soleil infiltrés par les deux lucarnes. Cette variante du grenier prit bientôt une tournure inattendue, sans doute inspirée par la luminosité particulière et le caractère reclus du lieu. Agnès lui demanda de se déshabiller tout à fait : il faisait si chaud, et ce serait plus pratique. “Et puis que crains-tu en te mettant tout nu : effrayer les coccinelles ?” La chaleur ambiante conduisait d’ailleurs Agnès à se dévêtir elle aussi largement. Dans la réalité, elle s’était trouvée en jupe longue et légère de gitane et en chemisier sans manches, qui lui laissait nus bras et épaules. Dans la rêverie, le chemisier était ouvert sur les seins nus. La jupe était largement troussée. Il s’étendait, nu à effrayer les coccinelles, en travers des cuisses nues d’Agnès. Recevait une fessée magistrale dans le secret du grenier de son imagination. Agnès se rendait compte de l’émoi provoqué par le châtiment, il aurait été difficile qu’il en soit autrement, mais moins prude que mademoiselle Lambercier, elle ne s’en offusquait pas, bien au contraire. Il s’en suivait des caresses, des embrassades et un embrasement qui ne prenait fin que qu’à l’ultime mouvement du bassin, celui qui faisait perdre tout contrôle et déclenchait l’éclair devenu familier. 
Et parfois aussi, il se demandait si Agnès aussi rêvait des rêves voisins. Sûrement elle n’avait pas gardé pour rien la raquette. Et si celle-ci était devenue pour elle “la raquette de la fessée” il y avait une raison ? Sûrement elle aussi devait parfois repenser à ‘”l’incident” du parc. À la fessée presque donnée. La fessée qu’elle avait rendue réelle en la nommant, et en la donnant par avance le jour de la baignade. Qui lui avait piqué la main avant de piquer son imagination. 
Il se leva, reprit son chemin. 
Parvenu à la voiture, il regarda encore autour de lui, lentement, respira profondément, avant d’ouvrir la portière et de s’installer. Pas d'autoradio. Nuages, la lumière baissait, les premières gouttes de pluie. Feux de croisement et essuie-glace. 
Qui sait si certaines nuits ils n’étaient pas deux dans le grenier du souvenir ?
Sur le siège, à côté de lui, il avait posé un moulin à vent tout neuf acheté au parc. Il savait déjà sur quelle étagère il trouverait sa place, près d’une vieille raquette en balsa qu’il avait gardée en souvenir.
© texte et photographie Amour Cuisant remonte le temps 2012.

10 commentaires:

cathy a dit…

La fiévre(d'une réelle infection!) et celle des souvenirs si bien racontés..me plongent dans une sorte de brume,qui m'enveloppe comme un cocon douillet, dont je n'ai pas envie d'émerger..
Merci,Mac intosch, pour cette belle histoire..

amourcuisant a dit…

Merci à vous, Cathy, pour votre commentaire.
Allez vite vous faire un bon grog !

cathy a dit…

La fiévre s'en est allée..mais les souvenirs sont restés..et m'on rapelés un autre grenier,sombre et glacial,dans lequel, je faisais des trouvailles, qui me donnait chaud partout et faisait battre mon coeur plus vite...

amourcuisant a dit…

Cathy, il faudra nous raconter cela !

cathy a dit…

Je vous ai raconté "mon grenier" mais en message privé!..à votre adresse mail..
J'en profite pour vous réclamer encore de belles histoires!..

amourcuisant a dit…

Cathy, vous le demandez si gentiment : je ne saurai pas refuser :-)

Simon a dit…

J'arrive un peu tard, mais il me fallait un peu de temps pour lire ce récit. Cela fait plaisir d'en trouver un vraiment élaboré, d'autant plus que vous reprenez vos thèmes favoris. Je ne suis pas aussi nostalgique que vous - ce qui me séduit ici, ce n'est pas la brume du souvenir (déformation professionnelle, sans doute), mais l'invention. A partir d'une phrase, une foule d'images se forme, chez l'enfant, et à nouveau chez l'adulte. Le passage dans le parc est mon préféré: le moment de rêverie échafaudée à propos de deux gamines, dans sa rapidité et sa simplification (la fillette en jupe et sandales peut bien avoir une console, mais l'imagination ne s'en embarrasse pas) qui embraye sur les lectures de l'enfance du personnage adulte est particulièrement juste. C'est rare de voir le moment où le souvenir s'invente.

amourcuisant a dit…

Simon, merci de votre commentaire. Il s'agit bien de l'invention du souvenir, et si le souvenir réel se mêle parfois au souvenir imaginaire, il arrive aussi que le souvenir littéraire ajoute son grain de sucre :-)

Lilou a dit…

Magnifique Souvenir.
La fillette en jupe et sandale, cela ne pouvait être que moi.
Merci! et tout plein de bisous
Lilou

amourcuisant a dit…

Lilou, à mon tour de vous remercier pour votre visite et votre commentaire.
P.S. C'était donc vous ?