vendredi, décembre 06, 2013



Sous le signe du Père Fouettard  

pour Anne

L’anniversaire fêté à l’heure du goûter ? Ce n'est pas un peu régressif cette idée ? "Et si j'ai envie d'un anniversaire régressif ?" rétorqua-t-elle. D’accord, à condition qu’elle accepte d’être invitée au restaurant le soir, avait-il transigé.
Il y avait du chocolat chaud et mousseux dans un grand pot blanc, des “Jean Bonhomme” nature et chocolat : elle était née un 6 décembre.
Elle lui avait dit un jour :
- Je suis née sous le signe du Père Fouettard !
Il aurait voulu pouvoir répondre :
- Et moi un 25 décembre : sous le signe du Père Noël !
Mais il était né en plein été. Il répondit donc :
- On pourrait aussi dire que tu es née sous le signe de Saint-Nicolas.
Elle réfléchit, fit une petite moue, s’interrogea tout haut :
- Sous le signe de Saint-Nicolas ? Ce ne serait pas un peu... trop sage ?
Il y avait également un fraisier sur lequel étaient les bougies de son âge qu’elle venait de souffler. Il applaudit. Ils goûtèrent, puis vint le moment d’ouvrir les cadeaux.

Ils se connaissaient depuis près de trois mois. Chanter dans une chorale a ce genre d’avantages : on fait parfois des connaissances heureuses. Elle était seule, enfants grandis et dispersés, mari démarié. Il était seul, lui semblait-il depuis toujours. Ils s’étaient apprivoisés, appréciés, aimés. Ils passaient de plus en plus de temps ensemble. Hésitaient encore à s’embarquer sur la même coque de noix pour de bon.
Un jour, ils marchaient sur un trottoir de la ville. Les illuminations de Noël, récemment inaugurées, éclairaient le soir qui tombait. Une voiture passa, parée de bleu nuit et crème. Une voiture aussi belle qu’anachronique. Ce fut alors qu’elle lui raconta.
Son oncle (celui qui avait réussi) en avait acheté une toute pareille. Un dimanche de printemps, il avait convié toute la famille pour admirer sa nouvelle acquisition. Elle était garée calandre chromée en avant, dans la cour en pente douce devant la maison. Tout le monde l’avait admirée. Chacun tour à tour avait pris place derrière le volant, les petits et quelques grands avaient même actionné le klaxon. “C’était l’année de mes douze ans. Je me rappelle encore l’odeur du neuf”. Puis tout le monde était passé à table. Les enfants avaient été mis en garde : “Interdiction de vous approcher de la voiture de tonton, ou gare à vos fesses !” L’air était encore un peu frais, mais la table avait été dressée en plein air, dans le jardin derrière la maison. Elle avait pour vis-à-vis son cousin qui la regardait avec des yeux de merlan frit. À l’heure du café et du pousse-café, les enfants avaient été autorisés à sortir de table. Les petits avaient trouvé un ballon. Le cousin merlan-frit faisait semblant de s’intéresser aux papillons. Elle s’était éclipsée et avait en douce regagné la belle voiture neuve. La portière était ouverte. Elle s’était glissée derrière le volant. “ Je suis partie en voyage ! Je te promets, j’ai descendu toute la Nationale 7 vers les vacances d’été en un clin de rêve. J’étais trop petite pour appuyer sur les pédales, mais je tournais le volant, faisait bouger les leviers et appuyait sur les boutons. Je m’interdisais le klaxon qui aurait automatiquement signifié la fin rapide du voyage et une probable remontée de bretelles. Oui, j’avais une petite robe à bretelles ce jour-là. Et à un moment, j’avais tiré ou poussé je ne sais quel levier, la voiture se mit tout doucement en route. Je pensai que c’était de la magie. Quand je réalisai que ce n’était que la pente douce et que je ne pouvais pas tourner le volant, il était trop tard. Il y eut un vrai fracas quand le muret qui bordait la cour mit fin au voyage. Je me suis heurté le menton contre le volant à en être étourdie !”
La suite fut mouvementée. Des cris, la portière ouverte, elle fut sortie manu militari. Le visage de l’oncle, apoplectique au dessus de la chemise blanche au col ouvert (c’était la fin du repas, ne l’oublions pas). Elle fut ramenée au jardin. Il était question de punition exemplaire. Elle se rappela l’avertissement : “Gare à vos fesses !”, mais sûrement elle était trop grande pour prendre une telle menace au sérieux ? Bien des années plus tard, la lecture des frères Goncourt le lui confirmerait : une fille de douze ans n’est pas à l’abri d’un châtiment vexant. Elle entendit fuser le mot “martinet”. Il y avait un martinet dans la maison. Accroché à la porte dans le placard à balais. La première fois qu’elle l’avait aperçu, elle était petite encore, elle avait pensé qu’il s’agissait d’un instrument de la famille dépoussiérante. Un jour, sa tante en colère avait lancé à son cousin merlan-frit (déjà à l’époque), coupable de quelque désobéissance : “Cette fois je vais chercher le martinet”. Elle était revenu en le brandissant et en avertissant : “Tu le vois ? Continue et tu vas le sentir !” Son cousin était rouge comme une écrevisse. L’incident en était resté là, mais elle avait compris que le martinet n’était pas, en tout cas pas seulement, destiné à dépoussiérer les vêtements. Elle improvisa une auto-plaidoirie en résistant tant qu'elle pouvait à la marée qui l'entraînait. Elle pensait bien faire. La portière était ouverte, ce n’était tout de même pas de sa faute. Il lui avait semblé voir un chaton apeuré se glisser sous le siège et elle avait voulu le sauver. Mais la marée était inexorable, et soudain le martinet était là, posé sur le banc du jardin vers lequel son père l’entraînait. Elle se mit à protester, mais tout alla très vite. Son père prit place sur le banc, elle se sentit basculer en avant, se retrouva la tête en bas, dans la position propice à la fessée. Elle sentit que l’on troussait sa robe, et puis l’air printanier caressa ses reins et soudain ses fesses ! La tête lui tournait. Elle devina la pluie de lanières, sentit un claquement mat sur sa peau nue, un autre, la cuisson, un autre, la brûlure ! Un autre, plus fort. Elle attendit en se mordant les lèvres le cinquième coup qui ne vint jamais. On la releva, sa mère l’aida à réajuster ses vêtements. Elle entrevit son cousin merlan-frit, qui une fois encore était rouge écrevisse. Puis elle fut mise aux arrêts de rigueur dans la chambre de ses cousines. “Elles étaient plus jeunes que moi. Je n’allais tout de même pas passer l’après-midi à tourner en rond. Au moins lire ! Mais il n’y avait que trois ou quatre livres sur une étagère métallique. La Bibliothèque Rose. Et moi qui en était à la Verte et à la Rouge et Or. Bref, faute de grives... Il n’y avait même pas “Les petites filles modèles”. Dans ces circonstances, j’aurais eu une certaine légitimité à le relire, après tout je venais d’être fouettée, et la vérification furtive que m’autorisa un petit miroir emprunté à la boîte aux trésors d’une de mes jeunes cousines ne laissait là dessus aucun doute. J’ai lu et relu “Le club des Cinq et les gitans”, le seul que je ne connaissais pas.
Retour au goûter d’anniversaire.
- Je vais les ouvrir du plus petit au plus grand, annonça-t-elle en considérant ses cadeaux. Et d’abord cette enveloppe.
Elle sortit une carte, lut à haute voix :
- “Bon pour un séjour à Quiberon incluant plaisirs hélio-marins, plaisirs gastronomiques, et plus si affinités”.
Elle reposa la carte en souriant :
- Je prends ! Avec le plus !
Le cadeau suivant était un modèle réduit de voiture d’autrefois, à la carrosserie bleu nuit et crème :
- Monsieur, c’est là une très belle voiture. Elle me rappelle quelque souvenir...
(Ils se vouvoyaient par moments choisis).
Le cadeau suivant sortait d’une étagère de bouquiniste : “Le club des Cinq et les gitans”.
- Édition d’époque, précisa-t-il.
- Oui, c’est bien la même couverture.
Elle le posa à côté de la voiture. Elle ajouta avec le regard un peu dans le vague et un léger sourire aux lèvres :
- Et c’est la suite logique de la voiture.
Le cadeau suivant était une boîte de craquelines.
- Comment savez-vous que je suis gourmande ?
- Mon petit doigt, madame, mon petit doigt.
Le dernier cadeau était un paquet oblong, enveloppé de papier bleu nuit étoilé. Elle le défit, écarta le papier-bulle. Se joues avaient rosi :
- L’étape manquante entre la voiture et le livre. Et où avez-vous trouvé ce beau martinet qui semble si bien dormir ?
- Dans une brocante, pardi.
Tout en fixant son regard, elle saisit la voiture entre ses doigts et la propulsa contre le pot de chocolat. Il la gronda :
- Vous n’en ferez donc jamais d’autres ? Gare à vos fesses si vous recommencez !
Elle leva le menton, l’air défiant. Elle recommença.
Il se leva. La prit par la main. La fit se lever. Saisit au passage le martinet : il était temps de le réveiller.
Il l’entraîna vers la chambre.
Elle se laissa déshabiller. Quand elle fut nue, elle s’agenouilla au bord du lit, se laissa aller, le visage à moitié caché dans la couette. Elle dit d’une voix à demi-étouffée :
- Si je dois être punie, au moins ne me faites pas tant languir.
- Vous allez être fouettée, et je ne vous fais pas plus languir.
Il la fouetta.
Il y eut quatre coups de martinet. Le quatrième et dernier plus fort que les trois premiers. Il n’y eut pas de cinquième coup. Il fut remplacé par un baiser. Le baiser fut suivi de caresses. Les caresses menèrent à une étreinte. Très longue. Très tendre.

Le soir, au moment de l’apéritif, elle leva sa coupe de champagne en lui demandant :
- Pensez-vous que dans ce restaurant il y ait beaucoup de dames qui ont été fouettées à l’heure du goûter ?
Il leva son verre :
- Aucune assurément ne l’aura été avec autant de grâce que vous.
Ils trinquèrent.

© Amour Cuisant aime les goûters régressifs 2013
Merci aux
  • Dédées
  • de m'avoir autorisé à utilisé deux de leurs très belles photos.


    samedi, juin 08, 2013

     
    Souvenirs doux-amers
    Ces entretiens d'un photographe talentueux avec les protagonistes du "Cahier volé" ont une tonalité beaucoup plus sombre que ce qui est suggéré par la couverture. Car l'histoire de cette femme hors du commun qu'est Régine Deforges n'est pas un long fleuve rose et tranquille, loin s'en faut. 
    L'épisode du "cahier volé" est une blessure dont on devine encore la cicatrice. Mais il y a aussi quelques rayons de soleil, une rivière aux jours d'été où Régine se laisse surprendre par notre regard indiscret. Et puis nous l'imaginons lisant "Caroline chérie" à son amie Manon dans le secret de leur relation encore inviolée. Une histoire vraie, un roman de vie.

    dimanche, mai 26, 2013


    Sens interdits !

    "Il y a dans l'imaginaire un territoire mystérieux - une zone floue - où la distinction entre enfant et adulte, entre innocence et culpabilité, n'existe plus.
    Ce territoire sans partage est celui de la fessée."
    Clémence Barret - Guillaume Godard. Introduction à "La fessée : joie d'offrir, plaisir de recevoir."

    Aborder le sujet de la fessée sous l’angle du souvenir d’enfance est un exercice hautement périlleux, tant l’expression des émotions liées à cette pratique “pédagogique”, dont les traces sont pourtant présentes dans bien des mémoires, est vite considérée aujourd’hui comme éminemment suspecte. L'exception qui confirme la règle étant bien sûr la célèbre scène des "Confession", qui par extraordinaire a même l’honneur de figurer au programme des classes littéraires, et dans laquelle on est prié de trouver l’alpha et l’oméga autorisé de cet délicat sujet, fermez le ban !

    René Charvin n’a pourtant pas hésiter à aborder ce terrain miné, et à s’y promener dans une sorte de totale inconscience. L’écrivain lui-même est un mystère. Auteur incroyablement prolifique de romans historiques et surtout de “romans de gare”, il a fait les beaux jours des éditions Euredif, lesquelles dans les années 70 publièrent en poche toute une série d’ouvrages allant du polar à l’érotisme. Dans ce dernier domaine, une collection “Aphrodite classique” proposait des auteurs tels que Pierre Louys, Guillaume Apollinnaire, Alfred de Musset ou John Cleland, tandis que la collection “Aphrodite” était réservée aux auteurs contemporains, dont Charvin, créateur d’une sorte de Comédie Humaine du roman de gare. Parmi les érotiques, ceux voués à la “flagellation passionnelle” ont dû rencontrer un succès privilégié, puisqu’ils eurent droit au chant du cygne d’Euredif, la collection “Orties blanches”, générique emprunté à la célèbre collection de l’entre-deux guerres qui compta parmi ses pépites notamment les écrits de Pierre Dumarchey.

    Mais venons-en à Belle. Héroïne de multiples ouvrages de Charvin, elle a connu une vie littéraire des plus mouvementées. Lorsque l’auteur décide d’explorer son enfance à Aix-les-Bains, le moins qu’on puisse dire est qu’il n’y va pas avec le dos de la cuiller. Il est d’ailleurs probable que ces textes seraient aujourd’hui impubliables. Les souvenirs de Belle s’étendent sur plusieurs volumes, une série consacrée aux “souvenirs de vacances”, et une autre plus tardive aux “souvenirs de collège” en Angleterre, éducation oblige ! (dans la collection “Orties blanches” qui reprendra par ailleurs la série des “vacances”). La scène d’ouverture de la saga plonge immédiatement le lecteur-voyeur dans le vif du sujet : la fessée considérée comme une sorte de philosophie suprême, et une philosophie doloriste faut-il préciser. Car la fessée n’a jamais rien de ludique ou de léger dans le monde de Belle. La fessée est d’ailleur la véritable héroïne de l’ensemble des textes, même si la peinture des personnages est loin d’être négligée : et s’il s’agit bien d’une sorte de Comédie Humaine, ses “caractères” ne donnent pas de l’humanité une image très optimiste. Il y a d’abord une hiérarchie, une pyramide, l’homme en haut, sa ou ses femmes en dessous, la progéniture enfin à la base, sous la tutelle en règle féminine, même si quelques scènes y dérogent, dont la scène d’ouverture justement. Cette scène aboutit en effet à la fessée paternelle d’une adolescente sous les yeux de la jeune Belle et de plusieurs autres témoins (dont le lecteur). Dans la saga, l’homme est rare, il est une brute que l’on devine éventuellement fortunée, la femme est une “femelle” tantôt soumise tantôt manipulatrice. Les enfants sont à leur tour soumis au bon vouloir, qui justement n’est pas toujours “bon”, de la tutelle, magnifiée dans l’image de la gouvernante, laquelle a l’avantage de régler le problème du sous-entendu de l’inceste en même temps que celui d’avoir “carte blanche” pour tenir son petit monde. Carte blanche qu’elle met à profit en baissant plus vite que son ombre les petites culottes de la même couleur qui sont à portée de sa main, pour des fessées aussi magistrales que consciencieuses, et il faut le dire, également magistralement décrites. Il y a trois grands absents dans l’ensemble de ces pages : l’amour, la tendresse, et l’humour. Et si l’amour est parfois évoqué, il s’agit non pas d’un amour d’épanouissement, mais d’un inquiétant amour du joug. Les grands-parents de Belle, chez qui elle passe ces vacances riches en (més)aventures, sont les deux seules personnes dont on devine qu'elles sont bienveillantes, et qui sont en fait la lumière d'un monde réel filtrant par la lucarne de quelques lignes éparses. Charvin ne doit pas considérer la bienveillance comme un trait de caractère romanesque intéressant, puisqu'ils ne sont que suggérés : le lecteur ne les rencontre jamais, tout juste devine-t-il qu'ils sont totalement inconscients des frasques de leur petite-fille. Mais il est vrai que les rencontrer est impossible, puisqu'ils vivent de l'autre côté du miroir aux fantasmes.

    Adolescent, je me rappelle avoir, comme beaucoup de lecteurs en herbe, feuilleté les livres de Sade à la recherche d’une émotion érotique. Vainement bien entendu. Sade est terriblement ennuyeux et n’a jamais passionné que les libertaires bien pensants en quête de transgression, qui ont curieusement mis sous le tapis le caractère odieux du personnage. Le Divin Marquis n’ayant pas tenu ses promesses, je me suis tourné vers la Divine Comtesse, sulfureusement réputée pour les fessées dont elle aurait agrémenté ses textes : mais  ces fessées n’existent que dans l’imaginaire de ses lecteurs les plus talentueux, Jacques Laurent en tout premier lieu. Les textes de Charvin sont une chimère née de ces deux univers, Sade et la Comtesse, une chimère présentée dans une boîte de dragées roses et bleues. Ces textes, totalement amoraux et immoraux, très souvent franchement dérangeants, ne sont d’ailleurs me semble-t-il recevables et lisibles qu’à condition d’être appréhendés à ce titre : une chimère fantasmatique. Mais ils sont indéniablement écrits : dans un des volumes, la scène revisitée de la fessée des “Confessions”, pour revenir à cette référence incontournable évoquée plus haut, est un morceau d’anthologie, qui n’a certes guère de chance de trouver un jour sa place au programme de l’épreuve de français du bac !

    Comme Alice, Belle prend le lecteur par la main. Comme Alice, elle lui fait faire l'impossible voyage de l'autre côté du miroir. Mais attention, ce n’est pas pour aller à la rencontre du lièvre de mars ou du chapelier fou : le chemin mène invariablement à la sombre Reine de Cœur et à sa cuisante tyrannie.

    © Amour Cuisant de l'autre côté du miroir 2013.
    Photographie : Serge Jacques.

    lundi, avril 01, 2013


    Le jeu du chat et de la souris le long de la mer jolie

    Journal de Romain
    samedi soir - tard
    Les gens s’imaginent qu’être riche et oisif est une bénédiction. S’ils savaient... Depuis une semaine, je traîne mon ennui en Bretagne. Pour m’amuser, enfin pour essayer de m’amuser, j’ai choisi de descendre dans un charmant petit hôtel de P. Évidemment, du réceptionniste au patron qui se trouve être une patronne, tous ignorent que l’hôtel m’appartient, comme pas mal d’autres charmants petits hôtels de la région et du pays et des pays avoisinants. Et pour cause, mon nom n’apparaît que sur des livres de compte qui sont bien loin de P. et de la région et du pays et des pays avoisinants. Il y a un casino à P. Il ne m’appartient pas. Ou pas encore, je ne sais pas, il se peut que je me l’offre. Depuis que j’ai arrêté de fumer, j’ai besoin de temps en temps de me faire un petit plaisir en claquant quelques billets. À moins que je ne rêve que je suis riche et oisif ? Je ne sais plus trop. La semaine dernière un de mes comptables m’a dit que ma fortune était considérable mais virtuelle. Un peu sur le ton du “memento mori”.

    Aujourd’hui, j’ai roulé sous la pluie bretonne. Longé l’océan. J’ai aimé. Toit ouvert. Je roulais suffisamment vite pour ne pas être mouillé. Enfin pas trop.
    Bain chaud. Repas au restau de l’hôtel. Bon point. Je suis décidément un adepte de la cuisine de brasserie. Je ne me ferai jamais à la haute gastronomie. Elle m’ennuie.
    Essayé de lire. En fait pas envie. J’ai ouvert la fenêtre, le volet. Écouté le vent, l’océan.

    Casino. Oui, j’avais bien refermé la fenêtre.
    Néons, bandits manchots, orchestre fatigué. Roulette. Perdu, perdu et encore perdu.
    Temps d’aller se coucher. Un expresso vite fait au bar. Orchestre de plus en plus fatigué.
    C’est là qu’elle est entrée.
    Elle était avec un groupe d’amis. Je l’ai vue. Je ne sais pas comment dire... Je l’ai comprise ? Peut-être, oui, je l’ai comprise. Ou ressentie plutôt. Comme une vibration.
    Ils ont rapproché deux tables, se sont assis. Elle est venue au bar prendre la commande.
    Elle a remarqué que je la regardais. Elle a semblé hésiter, j’ai cru qu’elle allait me rabrouer, me demander de m’intéresser à ma tasse de café plutôt que la dévisager. Elle a dit :
    - Ici, si on veut gagner du temps, on vient commander au bar.
    J’ai levé ma tasse de café et j’ai dit :
    - J’avais déjà compris.
    Elle a souri.
    Gagné.
    J’ai bu le café trop chaud et sans grand goût. J’ai sorti une des cartes de visite que j’ai fait faire à Mexico et dont je suis très fier à cause du petit sombrero dans le coin gauche et du petit cactus dans le coin droit et je la lui ai tendue :
    - Si un jour vous avez envie d’un bandit qui ne soit pas manchot... Vous pouvez m'appeler Romain.
    Elle a eu l’air étonnée, ce qui n’est guère étonnant. Mais elle l’a acceptée. Elle l’a prise et l’a fait disparaître. Un vrai prestidigitateur. Elle a regardé autour d’elle, comme si elle allait commettre un larcin, puis à mi-voix :
    - Louise.
    Je la soupçonne d'être un peu aventurière. Ce qui n'est pas pour me déplaire.
    De retour dans ma chambre. Fenêtre et volet à nouveau ouverts pour entendre le vent.
    Pas envie de dormir.

    Journal de Louise
    dimanche après-midi
     "La milice est là" voici un message accueillant me dis-je en continuant ma route. Arrivée au stop, j'ai effectivement vu la milice qui elle aussi m'a vue.
    Une douzaine de policiers me regardent.
    Je n'ai pas envie de sourire devant leurs visages si avenants. Bien que petite fille de garde républicain et nièce de CRS, j'ai été sensibilisée très jeune aux notions  d'anarchie et de respect des droits sociaux et environnementaux.
    "Le danger ne vient pas de ceux qui font le mal, mais de ceux qui regardent et laissent faire" Bon, nous sommes en zone occupée alors pourquoi pas me dis-je en lisant ce grand panneau devant une petite maison à l'entrée du bourg. Et presque devant l'église, une autre "Hollande, le changement c'est pour demain, l'aéroport pour jamais". J’ai trouvé cela cool. Car Hollande, oui, le changement je l’attends. Et toute la gauche, gauche de la gauche l’attend.
    Je voulais voir Notre Dame des Landes j'ai été servie. Je n'ai même pas vu les participants du mouvement de contestation. Il est tôt, tout le monde doit dormir.
    Je ne sais pas pourquoi je me suis décidée à venir. Peut-être aurais-je aimé arriver en plein affrontement et prendre des photos ?
    Bref, je suis partie de bon matin faire ma randonnée dominicale à Notre Dame des Landes. Petit vent glacial, rues désertes ont vite fait place aux chemins boueux et aux toits décorés avec des avions énormes. Je me suis demandé si l'idée était que l'on puisse les voir du ciel.
    Puis, la pluie, la grêle m'ont fait focaliser mon attention sur l'eau coulant goutte à goutte de mes cheveux sur mon nez. Nez glacé, survêtement trempé, j'ai fini après une heure et demie par rejoindre ma voiture et rallier ma douche.
    Tout cela m'a empêché de penser à hier soir, ce mec qui m'a donné sa carte à Pornic. Je ne comprends pas comment on peut faire cela. Si le geste peut être flatteur, il est surement très sexiste. Quoi que, pour être honnête, je déteste ces mouvements de féministes se battant pour une cause qu'elle noient elle-même.
    Bref, il me donne sa carte, en plus il pue le fric. Je suis sure que c'est un de ces touristes qui viennent se faire faire une saignée au casino. C'est bon pour la santé d'avoir un peu moins de métal sur soi.
     Bon, j'ai pris la carte. J'aurai pu lui dire "parlons peu, parlons bien, je ne suis pas intéressée". Intéressée par quoi ? Je n’ai pas trop compris.
    Il pense peut être qu’il va venir dans un petit bar de Bretagne goûter un peu de liberté. Celle du destin social de la classe ouvrière face à celle toute tracée et castratrice (culpabilisatrice) de la classe bourgeoise ? Il s’est tant et tant plié aux règles qu’il veut donc s’en libérer avant d’imploser ? Louise ! Encore un délire du dimanche après-midi ! J’ai des relents d’Alain Ehrenberg qui me remontent. Pas très bon cela.
    J’ai quand même pris sa carte et donné mon prénom. Je ne sais pas quoi en faire de cette carte. La dernière que l’on m’a donnée est passée dans la corbeille. La sienne est toujours là. Il m’a donné un puzzle. Une histoire de manchot qui ne l’est pas.  Et il m’a donné une carte avec un cactus. Ça pique les cactus ? Non certains sont super doux.
    Voilà, voilà, il faut que je pense. L’ombre doit-elle rester à l’ombre et le soleil au soleil comme dit Lagrange ?
    Je pourrais, éventuellement, envoyer un signal de fumée et voir ce qui va se passer.

    Journal de Romain
    dimanche après-midi
     
    Finalement dormi comme un bébé. Pantagruélique petit déjeuner. Tiens, il faudra que je relise Rabelais. En buvant un verre de Chinon. “Beuvez tousjours, ne mourrez jamais”. On ne risque rien d’essayer.

    Longue promenade ce matin. Il bruinait. Passé sous le château puis poursuivi vers le port de plaisance. J’ai croisé deux collégiennes encapuchonnées qui se pressaient vers la ville. Elles avaient l’air en retard. Pour la messe ? Pour le repas familial dominical ? En retard encore une fois, mesdemoiselles ! On ne peut vraiment pas vous faire confiance. Et puis vous êtes trempées, allez donc vous changer. Elles vont se changer. Une douche chaude, toutes les deux ensemble pour gagner du temps. Puis elles se bouchonnent avec une grosse serviette blanche, se frictionnent à peau rouge. La plus délurée singe l’accueil du grand-père, voix chevrotante : “En retard encore une fois mesdemoiselles ! On ne peut vraiment pas vous faire confiance !” Elle fait pivoter l’autre, main nue, fesse nue, claque sonore. La punie joue les offusquées, s’écrie : “Grand-père je ne vous permets pas !” et elles éclatent de rire.

    Les maisons de ce côté sont magnifiques. Vides pour la plupart. Volets fermés sur l’ennui de la fin de l’hiver. Les jardins attendent avec impatience le lifting des sécateurs et des tondeuses. De l’autre côté le port de plaisance. Quelques silhouettes s’affairent autour d’un voilier au radoub. Des passionnés. Des courageux. De vrais marins. Un jour je les inviterai sur mon yacht. Oh et puis non, ils saliraient tout.
    Je repense à la femme d’hier soir. Maureen O’Hara. Voilà sa vibration. Je me demande si elle a rencontré son John Wayne ? Elle a l’air farouche. Sauvage. Griffante. Un jour je l’inviterai sur mon yacht. Oh et puis non, elle me ruinera la sellerie, je la sens incapable de faire patte de velours.

    Demi-tour, la bruine devient pluie. Je suis seul sur le chemin des douaniers. La pluie picote les étangs. Enfin l’océan pour être précis.
    Crêpes et cidre. Si c’est pas un bon repas ça ?
    Suis allongé sur mon lit. Je pense à elle et ça m’agace. L’impolie ne m’a même pas rappelé. Je ne dois pas être son genre voilà tout.
    Donc, ce livre, où en étais-je ? Ah oui : “Au fond tout ce que vous dites semble avoir un sens ! Alors est-il vrai que vos moustaches sont des antennes par lesquelles vous recevez vos idées ?”
    Tiens, c’est une idée. Si je me laissais pousser des moustaches ? Cela me passerait le temps. Et puis j’aurai une tête d’acteur, Hollywood, silver screen, Maureen n’y résistera pas. Sûrement. Je vais y réfléchir sérieusement. Voilà, je m’étais promis de ne plus penser à elle et elle revient par les moustaches. Incroyable !

    Journal de Louise
    dimanche soir 
    J’ai passé l’après-midi sur mon lit avec la troisième saison de battlestar Galactica. Je n’aime pas quand cela se termine. Il va falloir que je me procure la quatrième saison très vite.
    J’ai joué tout l’après-midi avec la carte du mec d’hier. La faire tourner autour des doigts comme au twirling avec le bâton. C’est intrigant tout cela. J’aime bien les choses intrigantes, l’inconnu. Les inconnus ? Peut-être est-ce trop.
    Un peu trop, car cela a pollué mes épisodes de Battlestar.
    Mon problème est que j’ai du mal à comprendre le puzzle il me faut peut-être plus amples informations. Ce pourrait être le double effet kiss cool. J’obtiens plus amples informations et je créé le lien. Mais que demander ? C’est quoi un manchot ? Un cactus ça pique ? Vous me voulez quoi ? Non pas la dernière, cela manque de rondeur. Comme disait ma grand-mère, on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre.
    Ce n’est pas mon style d’appeler. Je ne m’abaisse jamais à cela. Pas question de faire des courbettes sans savoir les tenants et les aboutissants. Bon, là pourtant c’est à moi.
    Dave me dit toujours que nous les françaises, nous manquons de spontanéité. Si nous voulons quelque chose il faut le demander. Les hommes et les femmes se comportent ainsi en Angleterre. Tu veux, tu demandes et tu prends.
    Je veux, je demande et je vois si je prends.
    Je vais lui envoyer un signal SMS vu que je n’ai pas d’allumettes pour faire du feu « C’est quoi la question déjà ? » S’il ne sait pas c’est qu’il ne mérite pas que je fasse plus d’effort.

    Journal de Romain
    lundi soir
    Journée historique : ensoleillée ! Il a plu, bien sûr, mais il y a eu trois heures de soleil !
    J’ai fait une longue promenade par un petit sentier côtier, joli point de vue. Passé le long d’une grande maison en pierre de taille qui aurait pu servir de théâtre à un film d’Hitchcock. Une maison haute, sombre. Tous les volets étaient clos, sauf à une fenêtre, tout en haut. Qui peut bien habiter seul(e) une si grande maison ? J’imagine que la nuit elle doit être peuplée de grincements, de poltergeists et de fantômes.
    Arrivé à un centre de thalasso. Bien placé. Je l’achèterai peut-être si la vente des yearlings se passe bien. Deux femmes en sortaient, la mère et la fille de toute évidence. Je les ai saluées. La jeune a fait semblant de ne pas me voir, mais la mère m’a rendu aimablement mon salut. Décidé à faire assaut d’audace et d’originalité, j’ai poussé mon avantage et d’une voix assurée j’ai lancé à son adresse : “Beau temps, n’est-ce pas ?” Je n’ai pas été déçu par sa réplique : “Oui, mais je crois qu’il vaut mieux se dépêcher d’en profiter” (disant cela elle montra du doigt les nuages noirs qui commençaient à obscurcir l’horizon). Nous nous sommes séparés avec le sourire complice et entendu de ceux qui percent les arcanes de la météo. Quand j’y repense, elles semblaient sortir d’un livre de Proust. Ou plutôt de la Comtesse de Ségur. Tout de même, la jeune fille s’est montrée impolie. J’espère que la mère lui en a fait le reproche : “Eugénie, vous mériteriez le fouet”. Au risque de se voir répondre : “Oh maman, ne soyez pas ridicule ! Il y a si longtemps : vous ne sauriez même plus me le donner ! Et puis ce n’est pas moi qu’il dévisageait, c’est vous !”

    Je suis rentré trop tard pour échapper à l’averse. De ce point de vue, mes retours à l’hôtel se suivent et se ressemblent. Je me suis fait monter un grog dans ma chambre. Comme dans un livre de Proust. J’ai consulté mon portable que j’avais prudemment laissé se décharger sur la table de nuit toute la journée. Un message. UN seul message. Un texto pour être précis. Il est vrai que personne ne connaît le numéro de ce portable. Personne sauf mon inconnue. J’ai d’abord pris un bain chaud en buvant mon grog. J’ai enfilé des vêtements secs, pantalon de toile et gros pull marin, comme un vrai breton. Je me suis allongé sur mon lit. Et j’ai lu le message de mon inconnue :
    “C’est quoi la question déjà ?”
    J’ai immédiatement décidé qu’avant de répondre, je devais aller manger un plateau de fruits de mer arrosé d'un ou deux verres de Muscadet. Et c’est en buvant mon café que j’ai tapoté :
    “Si ma mémoire est bonne c’est :
    Être ou ne pas être ?”

    Journal de Louise
    mardi soir
    Etre ou ne pas être … il se moque de moi ? Je fais l’effort de lui envoyer une demande d’éclairage, il m’envoie un wagon de charbon.
    Il a fait froid aujourd’hui, je me suis gelée toute la journée. Cela m’a épuisée.
    J’ai passé ma journée à courir. Je me demande quelquefois pourquoi il faut se lever, aller travailler, revenir à la maison, penser à s’arrêter vite fait au supermarché sur le chemin, préparer le diner et tout cela en cercle. Un sens ? Non.
    Etre de quoi ? De marbre devant une telle réponse. Il faudrait penser à inventer un décodeur pour les codeurs fous.
    J’avais vraiment envie de me glisser dans un bain bouillant comme je le fais des fois mais je n’ai pas eu le courage. Alors j’ai fermé les yeux et j’ai pensé au soleil sur mon corps l’été. Ou au printemps dans le midi. Comme ce mois de juin avec une copine, où nous étions parties camper. Nous avions demandé la plage de naturiste la plus proche. Le responsable du camping nous l’avait indiquée. Il faisait très beau et chaud. Le soleil a rendu la température de notre tente insupportable très vite dans la matinée. Nous nous sommes donc dirigées vers la plage et nous avons fini notre nuit là-bas. Je me suis réveillée en fin de matinée. Le bruit des autres, des ballons qui tombaient tout près de moi. Mais j’étais bien, le soleil me caressait les épaules, le dos, les jambes. Quelqu’un devait s’être enduit de crème solaire. L’odeur flottait. La musique d’un groupe de jeunes. Les rires. C’est les vacances. On en profite.
     Le plus délicieux était cette caresse du soleil sur mes fesses. Je sentais la douceur sur ma peau. Je me dis que je devrais moi aussi mettre de la crème solaire. Mais  les yeux fermés, j’aspirais à autre chose. Des sensations plus fortes … je me laissais aller à ma rêverie quand soudain à côté de moi j’entends « oh les cochonnes ». J’ouvre un œil pour voir les cochonnes en question, nous étions très seules sans vêtements sur cette plage non naturiste au milieu de personnes un peu plus vêtues. Quelle débandade ! Arrivées au camping, le responsable a rigolé et insinué que nous n’avions pas compris…
    Comme j’avais toujours froid, je me suis mise à penser au sms. Je devrais peut être lui demander si il réchauffe les filles frigorifiées. « Etre ou ne pas être réchauffée ? Que proposez-vous ? »
    J’ai trouvé cela marrant je lui ai donc envoyé ma réponse au puzzle.

    Journal de Romain

    dimanche soir
    Un dimanche à ne rien faire. Un vrai dimanche.
    Il faut dire que la nuit dernière a été riche en aventures. J’ai rêvé à Maureen !
    J’allais lui rendre visite dans la grande maison Hitchock, où elle m’avait invité lors de notre brève rencontre près de la thalasso. Oui, je dois préciser que dans mon rêve, ma rencontre près de la thalosso avait pris le visage de Maureen. “Ce sont mes quartiers d’hiver” m’avait-elle expliqué. “Venez ce soir, ma fille est invités chez des amis à elle, nous serons tranquilles.”
    Je n’avais pas été le moins du monde étonné d’être invité par cette inconnue à qui j’étais inconnu. Les quartiers d’hiver étaient établis dans la pièce au dernier étage dont j’avais vu les volets ouverts. Tout le reste de la maison était plongé dans l’obscurité, et je montai presque les escaliers à tâtons. La pièce n’était pas très grande. Maureen avait fait un feu de cheminée. Elle était vêtue d’un chemisier sur lequel elle avait jeté une mantille et d’une longue jupe en lainage. Elle alla droit au but :
    - Mon cher monsieur, j’ai besoin de vos services. Vous avez remarqué à quel point ma fille est impertinente. J’ai donc décidé de lui donner le fouet. Mais j’ai totalement oublié comment l’on s’y prend. Auriez-vous l’amabilité de me montrer ?
    Je la mis aussitôt en garde contre l’emploi d’une telle méthode envers sa fille, dont j’appris en outre qu’elle avait vingt ans passés, ce qui laissait augurer quelques difficultés si par aventure elle décidait de ne pas accepter un tel châtiment.
    - Comprenez, madame, que cette méthode est aujourd’hui décriée par tous les pédagogues. Je vous y engage : renoncez à l’appliquer à mademoiselle votre fille !
    Elle s’accroupit devant la cheminée, prit les pinces et rajusta une bûche qui crépita aussitôt. Lorsqu’elle se releva, par une de ces ellipses du rêve, elle n’avait plus pour tout vêtement que son chemisier et sa mantille.
    - Soit, répondit-elle. J’y renonce. Mais j’ai tant de peine à me réchauffer. Je crois que si vous me donniez le fouet, cela m’y aiderait.
    Et sur ces mots, elle alla s’agenouiller sur l’assise d’un grand canapé au velours passé, dos à moi, et croisa ses bras sur le haut du dossier, puis posa sa tête sur ses bras :
    - J’attends.
    Que dire ? Que faire ? On n’est pas de bois. Je dois dire que mon hôtesse était une très belle femme, et la courte chemise, qui s’était relevé largement sur ses lombes lorsqu’elle avait pris place sur le canapé, ne me cachait rien de ses fastes intimes.
    Je me suis approché.
    Le feu de cheminée crépitait.
    Je lui ai caressé les reins, très doucement. J’ai laissé ma main parcourir l’orbe de ses fesses offertes.
    - Monsieur, ne voyez-vous pas que je frissonne ?
    C’est vrai : elle avait la chair de poule. Il ne me vint pas à l’idée que lui proposer de se rhabiller eut été un moyen plus convenable de l’aider à se réchauffer qu’obéir à sa curieuse demande. J’étais comme en transes. J’ai levé la main. Je l’ai fessée. Une fessée lente et mesurée, qui la fit bientôt onduler comme les flammes du feu de bois. Chaque claque sonnait clair dans la chambre, et l’incendie s’étendait peu à peu sur sa peau, sans qu’elle cherche à y échapper. Je l’entendais soupirer. Soudain elle se retourna, les yeux brillants :
    - Ah monsieur, je vous en prie, n’arrêtez jamais, je suis au paradis !
    Je m’aperçus alors qu’elle s’était transformée en chatte à griffes sorties. Cela n’aurait pas porté à conséquence si de mon côté je n’avais eu droit à une métamorphose en mulot. Je décidai de ne pas m’attarder plus longtemps dans ces conditions. Je détalai comme une flèche sur le plancher glissant de la chambre, me glissai par la porte restée heureusement entrouverte et dévalai l’escalier avec à mes oreilles terrifiées un feulement ininterrompu. Je me réveillai in extremis, son souffle chaud déjà sur mon cou.
    Je dus me lever et prendre une douche fraîche avant de pouvoir retrouver assez de calme pour envisager de replonger dans le sommeil.

    Avant d’éteindre la lumière, je consultai mon téléphone portable. Maureen m’avait écrit :
    “Etre ou ne pas être réchauffée ? Que proposez-vous ?”
    Je répondis sagement :
    “Une bon grog et au lit.”
    C’est en pressant la touche “envoi” que je le réalisai : j’avais pensé “un bon grog et au lit”, et, l’esprit sans doute encore embué par le rêve, j’avais écrit “une bonne fessée et au lit” ! Trop tard. Le message était parti. Que faire ? Envoyer d’autres messages ? Des excuses ? Des explications ? Non. Tant pis. Dormir. Dodo.

    Je n’émergeai qu’à passées dix heures.
    Il y avait une réponse à mon texto.
    Je commandai un petit déjeuner copieux et la lus en avalant un croissant arrosé de café bien noir, bien chaud et bien sucré. 

    Sa réponse :
    “Vous n’avez pas intérêt à vous défiler. Je serai là à onze heures.”


    Le téléphone fixé près de la tête de lit grésilla à onze heures précises. 

    La voix de la réceptionniste :
    “- Bonjour monsieur. Il y a une dame qui vous demande à la réception.

    - Oui, je l’attends. Nous avons un dossier à étudier. Priez-la de monter.
    - Bien monsieur. Et bon courage pour le dossier.
    - Merci mon petit. Ah, et s’il vous plaît faites-nous monter un plateau de fruits de mer pour deux aux alentours de treize heures.

    - Le grand ? Le "Plateau de l'amiral" ?
    - Oui, parfait. Le "Plateau de l'amiral". Avec une bouteille de Muscadet bien frais."

    © Highlands et Amour Cuisant sont dans un bateau 2013.
    Photographie : Amour Cuisant.

    dimanche, mars 03, 2013


    Les mots liés à l'imaginaire de la fessée 

    Il s'agit de les trouver dans l'ordre de l'alphabet.
    L'imagination d'Amandine (oui, je sais, j'ai un peu de retard dans mes lectures) m'a donné envie de me lancer.
    La partie d'Amandine est
    ici.
    Et voici ma contribution :

    allumettes   (je t’avais dit de ne pas jouer avec les)
    bonne   (toujours)
    cuisante   (parfois)
    écolière   (comment ça tu as perdu ton carnet de notes ?)
    faute   (ou prétexte ?) 
    garnement
    héroïque (au rythme de la symphonie) 
    impertinente
    joues   (pas celles du haut)
    kunu   (arbuste de la pampa; le jus légèrement amer tiré de ses baies se marie bien avec le fromage blanc, d’où l’expression : “Si tu ne finis pas tes haricots, tu auras une faisselle-kunu.”)
    lune   (pleine et rousse)  
    malheurs   (de Sophie)
    nounou   (inconsciente initiatrice)
    orties   (blanches dans la bibliothèque)
    pourpre
    quinte   (flush)
    retentissante
    sans   (la culotte)  
    troussée
    utile   (et agréable)
    vivifiante   (ça fait circuler le sang !)
    wagon-lit   (pour la fessée voyageuse)
    x  (l'inconnue du nombre de claques)
    yeux   (indiscrets)
    zéro   (de conduite)


    Et maintenant, à vous de jouer ?

    Amour Cuisant joue avec les mots 2013.

    vendredi, mars 01, 2013


    La fessée potagère

    Merci au Concombre Masqué de nous avoir communiqué ce document exceptionnel.
    Protz et chniak !

    samedi, février 23, 2013


    Le passager rouge...

    ... a disparu. Rideau tiré, porte close, pas de clef sous le paillasson. J'ignore les raisons qui ont poussé son auteur à fermer boutique, mais une chose est sûre, elle nous manquera. Elle nous manquera parce-qu'elle avait de l'originalité, du caractère, et surtout parce-qu'elle créait. Je n'ai pas enregistré son très beau texte de présentation, j'aurais assurément dû le faire. Il ne nous reste plus que la rumeur
    de ses mots.
    "Le passager rouge"... cela ferait un beau titre de blues.

    Photographie : Amour Cuisant.

    vendredi, février 22, 2013


    Je te l'avais bien dit...
    ...mon petit ami, que tant de bruit ne resterait pas impuni !

    Photographie : auteur inconnu.
    Merci au mini rectifier 2MR25X de s'être prêté au jeu de la photographie.
    Cela dit il fait vraiment beaucoup de bruit. C'est un peu mérité quand même.

    dimanche, janvier 06, 2013


    Café gourmand
    pour Cathy, qui aime les livres et les cafés gourmands

    Il venait de verrouiller la porte quand elle arriva. Elle frappa à la vitre avec impatience. Il lui ouvrit. Elle entra avec une vague de l’air froid du dehors :
    - Ah, merci ! Vous me sauvez la vie !
    Ils se firent la bise. Il ne faisait pas la bise à toutes les clientes, mais elle, il la connaissait depuis un moment. Elle venait régulièrement, lui avait plusieurs fois demandé conseil. Ils avaient pris l’habitude d’échanger leurs vues sur les livres récemment lus. En somme ils jouaient au “Masque et la plume” teinté de flirt à chaque occasion. Il savait qu’elle vivait seule, divorcée. Elle savait qu’il vivait seul, ours tchékovien.
    La situation était grave : elle était invitée le soir-même chez sa fille. Et pas de cadeau ! Elle avait tout simplement oublié, pouvez-vous croire cela ? Oublié !
    Voyons, ils marchaient entre les tables, regardaient à droite, à gauche... Un roman ? Un livre d’art ? Un livre de photographies ? Elle est gourmande votre fille ?
    - Si elle est gourmande ? Encore plus que moi, j’ose le dire !
    - Ah oui, en effet. Elle est très gourmande.
    Il lui montra le livre : “L’art du café gourmand”.
    Mais il faut qu’elle aime le café bien sûr...
    Elle aime !
    Très belles illustrations.
    - Cette photo est floue, non ?
    - Ah mais voyons, c'est exprès. C'est là tout le secret du café gourmand. On ne sait plus trop si c'est un café, un dessert...

    Recettes réalistes. Pas de pâtes feuilletées à préparer la veille. Que des petites chose simples et délicieuses.
    - Je l’avais bien dit : vous me sauvez la vie !
    Il fit un emballage cadeau.
    Elle remarqua :
    - Vous êtes doué.
    Il haussa les épaules : "Disons que j’ai de l’entraînement."
    Elle paya. Elle était pressée. Juste avant de sortir elle s’immobilisa, se retourna vers lui :
    - Vous êtes fermé demain ?
    L’expression le fit sourire :
    - Oui, je suis fermé les jours de fête.
    - Alors venez chez moi vers 14 heures.  Je vous en offre un. Un café gourmand ! Je vous dois bien ça...
    - Avec plaisir, mais il y a un “mais”...
    Elle eut l’air déçu :
    - Vous êtes déjà pris ?
    - Non : je n’ai pas votre adresse.
    Elle porta la main à son front, “quelle étourdie”...

    Deux semaines auparavant, il avait bien failli mettre un terme à leur amitié naissante. Elle avait chapardé un livre avec une maladresse consommée. Il avait fait semblant de ne pas la voir le glisser dans son sac. Mais il avait été déçu de cette petite trahison. C’était un livre de poche. Il fit sa petite enquête, comparant les titres du rayonnage devant lequel elle avait hésité pendant plusieurs minutes avec l’état de son stock, et trouva vite le titre manquant. Là, il comprit et au lieu d’être fâché, il fut plutôt désarmé.
    Repenser à cet épisode lui donna une idée. Il décida de lui faire un petit cadeau.
    Le lendemain, la ville était quasi déserte. Elle habitait un immeuble au bord du fleuve. Il sonna. L’interphone grésilla :
    - Je vous ouvre, entrez, c’est au premier.
    Quand elle l’eut installé au salon, elle disparut quelques instants avant de revenir avec un plateau. Café et pâtisseries format maison de poupée. Elle annonça :
    - J’ai un peu triché, ce n’est pas moi qui les ai faites. Je les ai achetées.
    Il la taquina :
    - Il ne fallait pas le dire.
    - Je n’aime pas mentir.

    Elle prit place dans le canapé à ses côtés, servit le café. Elle vit seulement alors le petit paquet cadeau sur la table basse :
    - Mais... qu’est-ce que c’est ?
    - C’est pour vous.
    Bien sûr elle dit :
    - Oh, il ne fallait pas.
    Elle le prit, défit le papier. Découvrit le livre. Rougit. Balbutia. Il se dit qu’il avait été maladroit, qu’il n’aurait pas dû, en effet. Tant pis, à présent, il allait assumer :
    - Je vous ai vue l’autre jour. Je vous l’offre pour que vous sachiez que ce que... disons... vous puissiez enfin le lire la conscience tranquille. Rassurez-vous, j’ai très bien compris pourquoi vous l’avez fait.

    Elle avait encore du mal à trouver ses mots :
    - Oh mais non... je... je ne voulais pas... je ne sais pas ce qui m’a pris ce jour-là...
    - Vous aviez peut-être simplement envie de le lire ?
    Elle rougit encore un peu plus :
    - Écoutez, je crois... en fait c’est qu’il est... le titre est tellement incongru... c’est idiot...
    - Vous l’avez lu finalement ?
    - J’en lis des passages, le soir, dans mon lit. Avant de dormir. Au hasard. Mais je crois que finalement c’est le titre qui me plaît le plus. Je devrais dire qui m’émeut le plus.

    Il se tourna vers un public imaginaire :
    - Vous avez bien entendu, chers auditeurs du “Masque” ? Elle a bravé la loi pour un titre !
    Elle prit l’air contrarié :
    - Ne vous moquez pas de moi. S’il vous plaît. Je ne sais plus si c’est vous qui devez m’en vouloir ou moi qui doit vous en vouloir !

    Il posa sa main sur la sienne :
    - Je ne moque pas de vous. En fait je vous trouve plutôt courageuse. Je pourrai vous poser deux questions ? Après le café ?
    Elle posa le livre :
    - Et après nous serons quittes ?
    - Nous serons quittes.

    Ils firent honneur au café gourmand. 
    Elle lui dit que sa fille avait beaucoup apprécié le livre :
    - Vous voyez : vous m’avez sauvé la vie.

    Elle lissa machinalement sa robe sur sa cuisse :
    - Et à présent... vos questions monsieur l’indiscret ?
    - Pourquoi ce titre vous émeut-il tant ?
    - Le fait que l’on accole ces deux mots : “éloge” et “fessée”. C’est un peu comme “éloge” et “folie”, a priori ça ne va pas ensemble. Et pourtant... Pourquoi cela m’émeut-il ? Vraiment, je ne sais pas... Je n’ai reçu qu’une fessée lorsque j’étais petite, et je crois que j’en veux toujours à mon père de me l’avoir donnée. C’était un matin, pendant les vacances, à l’heure du petit déjeuner, dans la salle à manger d’une pension de famille. À l’époque je ne mangeais rien, je chipotais sur tout. Je ne prenais aucun plaisir à manger. Je crois que cela inquiétait beaucoup mes parents. Bref, ce matin-là, je boudais une fois de plus le chocolat et les viennoiseries... et là, allez savoir ce qui lui est passé par la tête, mon père s’est levé, m’a levée de ma chaise, et m’a fessée. Je veux dire, vraiment. Il y avait d’autres personnes présentes dans la salle à manger, d’autres enfants. Une honte prodigieuse. Plus que la brûlure, la honte. Pourquoi ensuite, plus tard, ce mot a-t-il eu sur moi cet effet... bizarre... je ne sais pas. Je ne comprends pas. Peu importe sans doute ?
    - Punition ou plaisir ? Café ou dessert ? Finalement c'est un peu comme le café gourmand... un peu flou.

    Il posa à nouveau sa main sur la sienne :
    - Vous êtes toujours d’accord pour une deuxième question ?
    Elle fit “oui” de la tête.
    - Ne pensez-vous pas que ce café gourmand serait encore meilleur avec une bonne fessée ? Une vraie ?

    Elle resta un moment bouche bée. Puis elle se leva et dit :
    - Oh, et puis après tout.
    Elle alla se placer sur le côté du canapé, face à un accoudoir.
    - Vous allez me trouver parfaitement ridicule, si ce n’est déjà fait. Mais figurez-vous que parfois je m’installe ici, en travers de cet accoudoir... la position de cette punition... je ferme les yeux... j’attends... j’attends je ne sais pas quoi : qu’il y en ait une qui tombe du plafond peut-être ?
    Elle s’inclina, se laissa aller, ferma les yeux.
    Il l’aida à s’installer. Il la troussa doucement. La caressa un moment. Elle portait un culotte de satin. Il passa les doigts sous l’élastique, la baissa largement.
    - Vous avez de très belles fesses. Il est incompréhensible qu’elles n’aient jamais eu droit qu’à une seule et unique fessée.
    Elle frappa le coussin du plat de la main, protesta :
    - Je vous interdis !
    - Vous n’êtes guère en situation d’interdire quoi que ce soit.
    Il leva la main. Claqua la fesse droite. Une claque sonore. Elle poussa un petit cri. Il regarda la marque de ses doigts surgir sur la peau laiteuse. Il claqua la fesse gauche.
    Elle dit :
    - Non !
    Elle se mordilla l’index.
    Il avait posé son autre main au creux de ses reins. La maintenait fermement.
    - N’avions-nous pas dit : une vraie fessée ?
    Elle murmura :
    - Oui...
    Il leva à nouveau la main. Il la fessa. Pourpre sur pourpre.
    Les éclats sonores... elle se cabra contre la brûlure, se mordit l’index, pensa "ça suffit, pas de nouveau, je ne voulais pas...oh mais... si... encore !" Une digue céda en elle. Elle s’abandonna. Et puis la tempête s’apaisa.
    Après la fessée, il l’aida à se relever. Elle avait les yeux brillants. Elle dit :
    - Même pas mal.

    Il la déshabilla doucement. Quand elle fut tout à fait nue, il lui annonça :
    - Et à présent au lit. Je crois que c’est comme ça que l’on complète ce genre de punition, non ?
    Elle tapa du pied :
    - Ah non, je suis assez punie !
    Il lui claqua les fesses. Fort.
    - Je ne veux pas vous entendre.
    Elle se laissa entraîner jusqu’à la chambre contiguë.
    Il la coucha.
    Repartit au salon.
    Quand il vint la rejoindre peu après elle lui dit :
    - J’ai eu peur.
    - Peur de quoi ?
    - Que tu ne viennes pas.
    Il l’embrassa. Lui caressa les épaules, le dos, les reins, les fesses encore brûlantes. Passa doucement sa main entre ses cuisses :
    - Dis-donc, c’est vrai que la fessée t’émeut.
    Cette fois ce fut elle qui lui donna une tape bien placée :
    - Avoue que tu l’as cherchée.
    Puis elle le guida en elle. L’amour fut comme le café : gourmand.

    Le lendemain elle l’appela en fin de matinée.
    Était-il libre entre midi et deux ?
    - Oui ? Pourquoi ?
    - Que dirais-tu d’un café gourmand ?

    © Amour Cuisant gourmand 2013 qui vous souhaite une bonne année !