vendredi, décembre 06, 2013



Sous le signe du Père Fouettard  

pour Anne

L’anniversaire fêté à l’heure du goûter ? Ce n'est pas un peu régressif cette idée ? "Et si j'ai envie d'un anniversaire régressif ?" rétorqua-t-elle. D’accord, à condition qu’elle accepte d’être invitée au restaurant le soir, avait-il transigé.
Il y avait du chocolat chaud et mousseux dans un grand pot blanc, des “Jean Bonhomme” nature et chocolat : elle était née un 6 décembre.
Elle lui avait dit un jour :
- Je suis née sous le signe du Père Fouettard !
Il aurait voulu pouvoir répondre :
- Et moi un 25 décembre : sous le signe du Père Noël !
Mais il était né en plein été. Il répondit donc :
- On pourrait aussi dire que tu es née sous le signe de Saint-Nicolas.
Elle réfléchit, fit une petite moue, s’interrogea tout haut :
- Sous le signe de Saint-Nicolas ? Ce ne serait pas un peu... trop sage ?
Il y avait également un fraisier sur lequel étaient les bougies de son âge qu’elle venait de souffler. Il applaudit. Ils goûtèrent, puis vint le moment d’ouvrir les cadeaux.

Ils se connaissaient depuis près de trois mois. Chanter dans une chorale a ce genre d’avantages : on fait parfois des connaissances heureuses. Elle était seule, enfants grandis et dispersés, mari démarié. Il était seul, lui semblait-il depuis toujours. Ils s’étaient apprivoisés, appréciés, aimés. Ils passaient de plus en plus de temps ensemble. Hésitaient encore à s’embarquer sur la même coque de noix pour de bon.
Un jour, ils marchaient sur un trottoir de la ville. Les illuminations de Noël, récemment inaugurées, éclairaient le soir qui tombait. Une voiture passa, parée de bleu nuit et crème. Une voiture aussi belle qu’anachronique. Ce fut alors qu’elle lui raconta.
Son oncle (celui qui avait réussi) en avait acheté une toute pareille. Un dimanche de printemps, il avait convié toute la famille pour admirer sa nouvelle acquisition. Elle était garée calandre chromée en avant, dans la cour en pente douce devant la maison. Tout le monde l’avait admirée. Chacun tour à tour avait pris place derrière le volant, les petits et quelques grands avaient même actionné le klaxon. “C’était l’année de mes douze ans. Je me rappelle encore l’odeur du neuf”. Puis tout le monde était passé à table. Les enfants avaient été mis en garde : “Interdiction de vous approcher de la voiture de tonton, ou gare à vos fesses !” L’air était encore un peu frais, mais la table avait été dressée en plein air, dans le jardin derrière la maison. Elle avait pour vis-à-vis son cousin qui la regardait avec des yeux de merlan frit. À l’heure du café et du pousse-café, les enfants avaient été autorisés à sortir de table. Les petits avaient trouvé un ballon. Le cousin merlan-frit faisait semblant de s’intéresser aux papillons. Elle s’était éclipsée et avait en douce regagné la belle voiture neuve. La portière était ouverte. Elle s’était glissée derrière le volant. “ Je suis partie en voyage ! Je te promets, j’ai descendu toute la Nationale 7 vers les vacances d’été en un clin de rêve. J’étais trop petite pour appuyer sur les pédales, mais je tournais le volant, faisait bouger les leviers et appuyait sur les boutons. Je m’interdisais le klaxon qui aurait automatiquement signifié la fin rapide du voyage et une probable remontée de bretelles. Oui, j’avais une petite robe à bretelles ce jour-là. Et à un moment, j’avais tiré ou poussé je ne sais quel levier, la voiture se mit tout doucement en route. Je pensai que c’était de la magie. Quand je réalisai que ce n’était que la pente douce et que je ne pouvais pas tourner le volant, il était trop tard. Il y eut un vrai fracas quand le muret qui bordait la cour mit fin au voyage. Je me suis heurté le menton contre le volant à en être étourdie !”
La suite fut mouvementée. Des cris, la portière ouverte, elle fut sortie manu militari. Le visage de l’oncle, apoplectique au dessus de la chemise blanche au col ouvert (c’était la fin du repas, ne l’oublions pas). Elle fut ramenée au jardin. Il était question de punition exemplaire. Elle se rappela l’avertissement : “Gare à vos fesses !”, mais sûrement elle était trop grande pour prendre une telle menace au sérieux ? Bien des années plus tard, la lecture des frères Goncourt le lui confirmerait : une fille de douze ans n’est pas à l’abri d’un châtiment vexant. Elle entendit fuser le mot “martinet”. Il y avait un martinet dans la maison. Accroché à la porte dans le placard à balais. La première fois qu’elle l’avait aperçu, elle était petite encore, elle avait pensé qu’il s’agissait d’un instrument de la famille dépoussiérante. Un jour, sa tante en colère avait lancé à son cousin merlan-frit (déjà à l’époque), coupable de quelque désobéissance : “Cette fois je vais chercher le martinet”. Elle était revenu en le brandissant et en avertissant : “Tu le vois ? Continue et tu vas le sentir !” Son cousin était rouge comme une écrevisse. L’incident en était resté là, mais elle avait compris que le martinet n’était pas, en tout cas pas seulement, destiné à dépoussiérer les vêtements. Elle improvisa une auto-plaidoirie en résistant tant qu'elle pouvait à la marée qui l'entraînait. Elle pensait bien faire. La portière était ouverte, ce n’était tout de même pas de sa faute. Il lui avait semblé voir un chaton apeuré se glisser sous le siège et elle avait voulu le sauver. Mais la marée était inexorable, et soudain le martinet était là, posé sur le banc du jardin vers lequel son père l’entraînait. Elle se mit à protester, mais tout alla très vite. Son père prit place sur le banc, elle se sentit basculer en avant, se retrouva la tête en bas, dans la position propice à la fessée. Elle sentit que l’on troussait sa robe, et puis l’air printanier caressa ses reins et soudain ses fesses ! La tête lui tournait. Elle devina la pluie de lanières, sentit un claquement mat sur sa peau nue, un autre, la cuisson, un autre, la brûlure ! Un autre, plus fort. Elle attendit en se mordant les lèvres le cinquième coup qui ne vint jamais. On la releva, sa mère l’aida à réajuster ses vêtements. Elle entrevit son cousin merlan-frit, qui une fois encore était rouge écrevisse. Puis elle fut mise aux arrêts de rigueur dans la chambre de ses cousines. “Elles étaient plus jeunes que moi. Je n’allais tout de même pas passer l’après-midi à tourner en rond. Au moins lire ! Mais il n’y avait que trois ou quatre livres sur une étagère métallique. La Bibliothèque Rose. Et moi qui en était à la Verte et à la Rouge et Or. Bref, faute de grives... Il n’y avait même pas “Les petites filles modèles”. Dans ces circonstances, j’aurais eu une certaine légitimité à le relire, après tout je venais d’être fouettée, et la vérification furtive que m’autorisa un petit miroir emprunté à la boîte aux trésors d’une de mes jeunes cousines ne laissait là dessus aucun doute. J’ai lu et relu “Le club des Cinq et les gitans”, le seul que je ne connaissais pas.
Retour au goûter d’anniversaire.
- Je vais les ouvrir du plus petit au plus grand, annonça-t-elle en considérant ses cadeaux. Et d’abord cette enveloppe.
Elle sortit une carte, lut à haute voix :
- “Bon pour un séjour à Quiberon incluant plaisirs hélio-marins, plaisirs gastronomiques, et plus si affinités”.
Elle reposa la carte en souriant :
- Je prends ! Avec le plus !
Le cadeau suivant était un modèle réduit de voiture d’autrefois, à la carrosserie bleu nuit et crème :
- Monsieur, c’est là une très belle voiture. Elle me rappelle quelque souvenir...
(Ils se vouvoyaient par moments choisis).
Le cadeau suivant sortait d’une étagère de bouquiniste : “Le club des Cinq et les gitans”.
- Édition d’époque, précisa-t-il.
- Oui, c’est bien la même couverture.
Elle le posa à côté de la voiture. Elle ajouta avec le regard un peu dans le vague et un léger sourire aux lèvres :
- Et c’est la suite logique de la voiture.
Le cadeau suivant était une boîte de craquelines.
- Comment savez-vous que je suis gourmande ?
- Mon petit doigt, madame, mon petit doigt.
Le dernier cadeau était un paquet oblong, enveloppé de papier bleu nuit étoilé. Elle le défit, écarta le papier-bulle. Se joues avaient rosi :
- L’étape manquante entre la voiture et le livre. Et où avez-vous trouvé ce beau martinet qui semble si bien dormir ?
- Dans une brocante, pardi.
Tout en fixant son regard, elle saisit la voiture entre ses doigts et la propulsa contre le pot de chocolat. Il la gronda :
- Vous n’en ferez donc jamais d’autres ? Gare à vos fesses si vous recommencez !
Elle leva le menton, l’air défiant. Elle recommença.
Il se leva. La prit par la main. La fit se lever. Saisit au passage le martinet : il était temps de le réveiller.
Il l’entraîna vers la chambre.
Elle se laissa déshabiller. Quand elle fut nue, elle s’agenouilla au bord du lit, se laissa aller, le visage à moitié caché dans la couette. Elle dit d’une voix à demi-étouffée :
- Si je dois être punie, au moins ne me faites pas tant languir.
- Vous allez être fouettée, et je ne vous fais pas plus languir.
Il la fouetta.
Il y eut quatre coups de martinet. Le quatrième et dernier plus fort que les trois premiers. Il n’y eut pas de cinquième coup. Il fut remplacé par un baiser. Le baiser fut suivi de caresses. Les caresses menèrent à une étreinte. Très longue. Très tendre.

Le soir, au moment de l’apéritif, elle leva sa coupe de champagne en lui demandant :
- Pensez-vous que dans ce restaurant il y ait beaucoup de dames qui ont été fouettées à l’heure du goûter ?
Il leva son verre :
- Aucune assurément ne l’aura été avec autant de grâce que vous.
Ils trinquèrent.

© Amour Cuisant aime les goûters régressifs 2013
Merci aux
  • Dédées
  • de m'avoir autorisé à utilisé deux de leurs très belles photos.


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