lundi, avril 01, 2013


Le jeu du chat et de la souris le long de la mer jolie

Journal de Romain
samedi soir - tard
Les gens s’imaginent qu’être riche et oisif est une bénédiction. S’ils savaient... Depuis une semaine, je traîne mon ennui en Bretagne. Pour m’amuser, enfin pour essayer de m’amuser, j’ai choisi de descendre dans un charmant petit hôtel de P. Évidemment, du réceptionniste au patron qui se trouve être une patronne, tous ignorent que l’hôtel m’appartient, comme pas mal d’autres charmants petits hôtels de la région et du pays et des pays avoisinants. Et pour cause, mon nom n’apparaît que sur des livres de compte qui sont bien loin de P. et de la région et du pays et des pays avoisinants. Il y a un casino à P. Il ne m’appartient pas. Ou pas encore, je ne sais pas, il se peut que je me l’offre. Depuis que j’ai arrêté de fumer, j’ai besoin de temps en temps de me faire un petit plaisir en claquant quelques billets. À moins que je ne rêve que je suis riche et oisif ? Je ne sais plus trop. La semaine dernière un de mes comptables m’a dit que ma fortune était considérable mais virtuelle. Un peu sur le ton du “memento mori”.

Aujourd’hui, j’ai roulé sous la pluie bretonne. Longé l’océan. J’ai aimé. Toit ouvert. Je roulais suffisamment vite pour ne pas être mouillé. Enfin pas trop.
Bain chaud. Repas au restau de l’hôtel. Bon point. Je suis décidément un adepte de la cuisine de brasserie. Je ne me ferai jamais à la haute gastronomie. Elle m’ennuie.
Essayé de lire. En fait pas envie. J’ai ouvert la fenêtre, le volet. Écouté le vent, l’océan.

Casino. Oui, j’avais bien refermé la fenêtre.
Néons, bandits manchots, orchestre fatigué. Roulette. Perdu, perdu et encore perdu.
Temps d’aller se coucher. Un expresso vite fait au bar. Orchestre de plus en plus fatigué.
C’est là qu’elle est entrée.
Elle était avec un groupe d’amis. Je l’ai vue. Je ne sais pas comment dire... Je l’ai comprise ? Peut-être, oui, je l’ai comprise. Ou ressentie plutôt. Comme une vibration.
Ils ont rapproché deux tables, se sont assis. Elle est venue au bar prendre la commande.
Elle a remarqué que je la regardais. Elle a semblé hésiter, j’ai cru qu’elle allait me rabrouer, me demander de m’intéresser à ma tasse de café plutôt que la dévisager. Elle a dit :
- Ici, si on veut gagner du temps, on vient commander au bar.
J’ai levé ma tasse de café et j’ai dit :
- J’avais déjà compris.
Elle a souri.
Gagné.
J’ai bu le café trop chaud et sans grand goût. J’ai sorti une des cartes de visite que j’ai fait faire à Mexico et dont je suis très fier à cause du petit sombrero dans le coin gauche et du petit cactus dans le coin droit et je la lui ai tendue :
- Si un jour vous avez envie d’un bandit qui ne soit pas manchot... Vous pouvez m'appeler Romain.
Elle a eu l’air étonnée, ce qui n’est guère étonnant. Mais elle l’a acceptée. Elle l’a prise et l’a fait disparaître. Un vrai prestidigitateur. Elle a regardé autour d’elle, comme si elle allait commettre un larcin, puis à mi-voix :
- Louise.
Je la soupçonne d'être un peu aventurière. Ce qui n'est pas pour me déplaire.
De retour dans ma chambre. Fenêtre et volet à nouveau ouverts pour entendre le vent.
Pas envie de dormir.

Journal de Louise
dimanche après-midi
 "La milice est là" voici un message accueillant me dis-je en continuant ma route. Arrivée au stop, j'ai effectivement vu la milice qui elle aussi m'a vue.
Une douzaine de policiers me regardent.
Je n'ai pas envie de sourire devant leurs visages si avenants. Bien que petite fille de garde républicain et nièce de CRS, j'ai été sensibilisée très jeune aux notions  d'anarchie et de respect des droits sociaux et environnementaux.
"Le danger ne vient pas de ceux qui font le mal, mais de ceux qui regardent et laissent faire" Bon, nous sommes en zone occupée alors pourquoi pas me dis-je en lisant ce grand panneau devant une petite maison à l'entrée du bourg. Et presque devant l'église, une autre "Hollande, le changement c'est pour demain, l'aéroport pour jamais". J’ai trouvé cela cool. Car Hollande, oui, le changement je l’attends. Et toute la gauche, gauche de la gauche l’attend.
Je voulais voir Notre Dame des Landes j'ai été servie. Je n'ai même pas vu les participants du mouvement de contestation. Il est tôt, tout le monde doit dormir.
Je ne sais pas pourquoi je me suis décidée à venir. Peut-être aurais-je aimé arriver en plein affrontement et prendre des photos ?
Bref, je suis partie de bon matin faire ma randonnée dominicale à Notre Dame des Landes. Petit vent glacial, rues désertes ont vite fait place aux chemins boueux et aux toits décorés avec des avions énormes. Je me suis demandé si l'idée était que l'on puisse les voir du ciel.
Puis, la pluie, la grêle m'ont fait focaliser mon attention sur l'eau coulant goutte à goutte de mes cheveux sur mon nez. Nez glacé, survêtement trempé, j'ai fini après une heure et demie par rejoindre ma voiture et rallier ma douche.
Tout cela m'a empêché de penser à hier soir, ce mec qui m'a donné sa carte à Pornic. Je ne comprends pas comment on peut faire cela. Si le geste peut être flatteur, il est surement très sexiste. Quoi que, pour être honnête, je déteste ces mouvements de féministes se battant pour une cause qu'elle noient elle-même.
Bref, il me donne sa carte, en plus il pue le fric. Je suis sure que c'est un de ces touristes qui viennent se faire faire une saignée au casino. C'est bon pour la santé d'avoir un peu moins de métal sur soi.
 Bon, j'ai pris la carte. J'aurai pu lui dire "parlons peu, parlons bien, je ne suis pas intéressée". Intéressée par quoi ? Je n’ai pas trop compris.
Il pense peut être qu’il va venir dans un petit bar de Bretagne goûter un peu de liberté. Celle du destin social de la classe ouvrière face à celle toute tracée et castratrice (culpabilisatrice) de la classe bourgeoise ? Il s’est tant et tant plié aux règles qu’il veut donc s’en libérer avant d’imploser ? Louise ! Encore un délire du dimanche après-midi ! J’ai des relents d’Alain Ehrenberg qui me remontent. Pas très bon cela.
J’ai quand même pris sa carte et donné mon prénom. Je ne sais pas quoi en faire de cette carte. La dernière que l’on m’a donnée est passée dans la corbeille. La sienne est toujours là. Il m’a donné un puzzle. Une histoire de manchot qui ne l’est pas.  Et il m’a donné une carte avec un cactus. Ça pique les cactus ? Non certains sont super doux.
Voilà, voilà, il faut que je pense. L’ombre doit-elle rester à l’ombre et le soleil au soleil comme dit Lagrange ?
Je pourrais, éventuellement, envoyer un signal de fumée et voir ce qui va se passer.

Journal de Romain
dimanche après-midi
 
Finalement dormi comme un bébé. Pantagruélique petit déjeuner. Tiens, il faudra que je relise Rabelais. En buvant un verre de Chinon. “Beuvez tousjours, ne mourrez jamais”. On ne risque rien d’essayer.

Longue promenade ce matin. Il bruinait. Passé sous le château puis poursuivi vers le port de plaisance. J’ai croisé deux collégiennes encapuchonnées qui se pressaient vers la ville. Elles avaient l’air en retard. Pour la messe ? Pour le repas familial dominical ? En retard encore une fois, mesdemoiselles ! On ne peut vraiment pas vous faire confiance. Et puis vous êtes trempées, allez donc vous changer. Elles vont se changer. Une douche chaude, toutes les deux ensemble pour gagner du temps. Puis elles se bouchonnent avec une grosse serviette blanche, se frictionnent à peau rouge. La plus délurée singe l’accueil du grand-père, voix chevrotante : “En retard encore une fois mesdemoiselles ! On ne peut vraiment pas vous faire confiance !” Elle fait pivoter l’autre, main nue, fesse nue, claque sonore. La punie joue les offusquées, s’écrie : “Grand-père je ne vous permets pas !” et elles éclatent de rire.

Les maisons de ce côté sont magnifiques. Vides pour la plupart. Volets fermés sur l’ennui de la fin de l’hiver. Les jardins attendent avec impatience le lifting des sécateurs et des tondeuses. De l’autre côté le port de plaisance. Quelques silhouettes s’affairent autour d’un voilier au radoub. Des passionnés. Des courageux. De vrais marins. Un jour je les inviterai sur mon yacht. Oh et puis non, ils saliraient tout.
Je repense à la femme d’hier soir. Maureen O’Hara. Voilà sa vibration. Je me demande si elle a rencontré son John Wayne ? Elle a l’air farouche. Sauvage. Griffante. Un jour je l’inviterai sur mon yacht. Oh et puis non, elle me ruinera la sellerie, je la sens incapable de faire patte de velours.

Demi-tour, la bruine devient pluie. Je suis seul sur le chemin des douaniers. La pluie picote les étangs. Enfin l’océan pour être précis.
Crêpes et cidre. Si c’est pas un bon repas ça ?
Suis allongé sur mon lit. Je pense à elle et ça m’agace. L’impolie ne m’a même pas rappelé. Je ne dois pas être son genre voilà tout.
Donc, ce livre, où en étais-je ? Ah oui : “Au fond tout ce que vous dites semble avoir un sens ! Alors est-il vrai que vos moustaches sont des antennes par lesquelles vous recevez vos idées ?”
Tiens, c’est une idée. Si je me laissais pousser des moustaches ? Cela me passerait le temps. Et puis j’aurai une tête d’acteur, Hollywood, silver screen, Maureen n’y résistera pas. Sûrement. Je vais y réfléchir sérieusement. Voilà, je m’étais promis de ne plus penser à elle et elle revient par les moustaches. Incroyable !

Journal de Louise
dimanche soir 
J’ai passé l’après-midi sur mon lit avec la troisième saison de battlestar Galactica. Je n’aime pas quand cela se termine. Il va falloir que je me procure la quatrième saison très vite.
J’ai joué tout l’après-midi avec la carte du mec d’hier. La faire tourner autour des doigts comme au twirling avec le bâton. C’est intrigant tout cela. J’aime bien les choses intrigantes, l’inconnu. Les inconnus ? Peut-être est-ce trop.
Un peu trop, car cela a pollué mes épisodes de Battlestar.
Mon problème est que j’ai du mal à comprendre le puzzle il me faut peut-être plus amples informations. Ce pourrait être le double effet kiss cool. J’obtiens plus amples informations et je créé le lien. Mais que demander ? C’est quoi un manchot ? Un cactus ça pique ? Vous me voulez quoi ? Non pas la dernière, cela manque de rondeur. Comme disait ma grand-mère, on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre.
Ce n’est pas mon style d’appeler. Je ne m’abaisse jamais à cela. Pas question de faire des courbettes sans savoir les tenants et les aboutissants. Bon, là pourtant c’est à moi.
Dave me dit toujours que nous les françaises, nous manquons de spontanéité. Si nous voulons quelque chose il faut le demander. Les hommes et les femmes se comportent ainsi en Angleterre. Tu veux, tu demandes et tu prends.
Je veux, je demande et je vois si je prends.
Je vais lui envoyer un signal SMS vu que je n’ai pas d’allumettes pour faire du feu « C’est quoi la question déjà ? » S’il ne sait pas c’est qu’il ne mérite pas que je fasse plus d’effort.

Journal de Romain
lundi soir
Journée historique : ensoleillée ! Il a plu, bien sûr, mais il y a eu trois heures de soleil !
J’ai fait une longue promenade par un petit sentier côtier, joli point de vue. Passé le long d’une grande maison en pierre de taille qui aurait pu servir de théâtre à un film d’Hitchcock. Une maison haute, sombre. Tous les volets étaient clos, sauf à une fenêtre, tout en haut. Qui peut bien habiter seul(e) une si grande maison ? J’imagine que la nuit elle doit être peuplée de grincements, de poltergeists et de fantômes.
Arrivé à un centre de thalasso. Bien placé. Je l’achèterai peut-être si la vente des yearlings se passe bien. Deux femmes en sortaient, la mère et la fille de toute évidence. Je les ai saluées. La jeune a fait semblant de ne pas me voir, mais la mère m’a rendu aimablement mon salut. Décidé à faire assaut d’audace et d’originalité, j’ai poussé mon avantage et d’une voix assurée j’ai lancé à son adresse : “Beau temps, n’est-ce pas ?” Je n’ai pas été déçu par sa réplique : “Oui, mais je crois qu’il vaut mieux se dépêcher d’en profiter” (disant cela elle montra du doigt les nuages noirs qui commençaient à obscurcir l’horizon). Nous nous sommes séparés avec le sourire complice et entendu de ceux qui percent les arcanes de la météo. Quand j’y repense, elles semblaient sortir d’un livre de Proust. Ou plutôt de la Comtesse de Ségur. Tout de même, la jeune fille s’est montrée impolie. J’espère que la mère lui en a fait le reproche : “Eugénie, vous mériteriez le fouet”. Au risque de se voir répondre : “Oh maman, ne soyez pas ridicule ! Il y a si longtemps : vous ne sauriez même plus me le donner ! Et puis ce n’est pas moi qu’il dévisageait, c’est vous !”

Je suis rentré trop tard pour échapper à l’averse. De ce point de vue, mes retours à l’hôtel se suivent et se ressemblent. Je me suis fait monter un grog dans ma chambre. Comme dans un livre de Proust. J’ai consulté mon portable que j’avais prudemment laissé se décharger sur la table de nuit toute la journée. Un message. UN seul message. Un texto pour être précis. Il est vrai que personne ne connaît le numéro de ce portable. Personne sauf mon inconnue. J’ai d’abord pris un bain chaud en buvant mon grog. J’ai enfilé des vêtements secs, pantalon de toile et gros pull marin, comme un vrai breton. Je me suis allongé sur mon lit. Et j’ai lu le message de mon inconnue :
“C’est quoi la question déjà ?”
J’ai immédiatement décidé qu’avant de répondre, je devais aller manger un plateau de fruits de mer arrosé d'un ou deux verres de Muscadet. Et c’est en buvant mon café que j’ai tapoté :
“Si ma mémoire est bonne c’est :
Être ou ne pas être ?”

Journal de Louise
mardi soir
Etre ou ne pas être … il se moque de moi ? Je fais l’effort de lui envoyer une demande d’éclairage, il m’envoie un wagon de charbon.
Il a fait froid aujourd’hui, je me suis gelée toute la journée. Cela m’a épuisée.
J’ai passé ma journée à courir. Je me demande quelquefois pourquoi il faut se lever, aller travailler, revenir à la maison, penser à s’arrêter vite fait au supermarché sur le chemin, préparer le diner et tout cela en cercle. Un sens ? Non.
Etre de quoi ? De marbre devant une telle réponse. Il faudrait penser à inventer un décodeur pour les codeurs fous.
J’avais vraiment envie de me glisser dans un bain bouillant comme je le fais des fois mais je n’ai pas eu le courage. Alors j’ai fermé les yeux et j’ai pensé au soleil sur mon corps l’été. Ou au printemps dans le midi. Comme ce mois de juin avec une copine, où nous étions parties camper. Nous avions demandé la plage de naturiste la plus proche. Le responsable du camping nous l’avait indiquée. Il faisait très beau et chaud. Le soleil a rendu la température de notre tente insupportable très vite dans la matinée. Nous nous sommes donc dirigées vers la plage et nous avons fini notre nuit là-bas. Je me suis réveillée en fin de matinée. Le bruit des autres, des ballons qui tombaient tout près de moi. Mais j’étais bien, le soleil me caressait les épaules, le dos, les jambes. Quelqu’un devait s’être enduit de crème solaire. L’odeur flottait. La musique d’un groupe de jeunes. Les rires. C’est les vacances. On en profite.
 Le plus délicieux était cette caresse du soleil sur mes fesses. Je sentais la douceur sur ma peau. Je me dis que je devrais moi aussi mettre de la crème solaire. Mais  les yeux fermés, j’aspirais à autre chose. Des sensations plus fortes … je me laissais aller à ma rêverie quand soudain à côté de moi j’entends « oh les cochonnes ». J’ouvre un œil pour voir les cochonnes en question, nous étions très seules sans vêtements sur cette plage non naturiste au milieu de personnes un peu plus vêtues. Quelle débandade ! Arrivées au camping, le responsable a rigolé et insinué que nous n’avions pas compris…
Comme j’avais toujours froid, je me suis mise à penser au sms. Je devrais peut être lui demander si il réchauffe les filles frigorifiées. « Etre ou ne pas être réchauffée ? Que proposez-vous ? »
J’ai trouvé cela marrant je lui ai donc envoyé ma réponse au puzzle.

Journal de Romain

dimanche soir
Un dimanche à ne rien faire. Un vrai dimanche.
Il faut dire que la nuit dernière a été riche en aventures. J’ai rêvé à Maureen !
J’allais lui rendre visite dans la grande maison Hitchock, où elle m’avait invité lors de notre brève rencontre près de la thalasso. Oui, je dois préciser que dans mon rêve, ma rencontre près de la thalosso avait pris le visage de Maureen. “Ce sont mes quartiers d’hiver” m’avait-elle expliqué. “Venez ce soir, ma fille est invités chez des amis à elle, nous serons tranquilles.”
Je n’avais pas été le moins du monde étonné d’être invité par cette inconnue à qui j’étais inconnu. Les quartiers d’hiver étaient établis dans la pièce au dernier étage dont j’avais vu les volets ouverts. Tout le reste de la maison était plongé dans l’obscurité, et je montai presque les escaliers à tâtons. La pièce n’était pas très grande. Maureen avait fait un feu de cheminée. Elle était vêtue d’un chemisier sur lequel elle avait jeté une mantille et d’une longue jupe en lainage. Elle alla droit au but :
- Mon cher monsieur, j’ai besoin de vos services. Vous avez remarqué à quel point ma fille est impertinente. J’ai donc décidé de lui donner le fouet. Mais j’ai totalement oublié comment l’on s’y prend. Auriez-vous l’amabilité de me montrer ?
Je la mis aussitôt en garde contre l’emploi d’une telle méthode envers sa fille, dont j’appris en outre qu’elle avait vingt ans passés, ce qui laissait augurer quelques difficultés si par aventure elle décidait de ne pas accepter un tel châtiment.
- Comprenez, madame, que cette méthode est aujourd’hui décriée par tous les pédagogues. Je vous y engage : renoncez à l’appliquer à mademoiselle votre fille !
Elle s’accroupit devant la cheminée, prit les pinces et rajusta une bûche qui crépita aussitôt. Lorsqu’elle se releva, par une de ces ellipses du rêve, elle n’avait plus pour tout vêtement que son chemisier et sa mantille.
- Soit, répondit-elle. J’y renonce. Mais j’ai tant de peine à me réchauffer. Je crois que si vous me donniez le fouet, cela m’y aiderait.
Et sur ces mots, elle alla s’agenouiller sur l’assise d’un grand canapé au velours passé, dos à moi, et croisa ses bras sur le haut du dossier, puis posa sa tête sur ses bras :
- J’attends.
Que dire ? Que faire ? On n’est pas de bois. Je dois dire que mon hôtesse était une très belle femme, et la courte chemise, qui s’était relevé largement sur ses lombes lorsqu’elle avait pris place sur le canapé, ne me cachait rien de ses fastes intimes.
Je me suis approché.
Le feu de cheminée crépitait.
Je lui ai caressé les reins, très doucement. J’ai laissé ma main parcourir l’orbe de ses fesses offertes.
- Monsieur, ne voyez-vous pas que je frissonne ?
C’est vrai : elle avait la chair de poule. Il ne me vint pas à l’idée que lui proposer de se rhabiller eut été un moyen plus convenable de l’aider à se réchauffer qu’obéir à sa curieuse demande. J’étais comme en transes. J’ai levé la main. Je l’ai fessée. Une fessée lente et mesurée, qui la fit bientôt onduler comme les flammes du feu de bois. Chaque claque sonnait clair dans la chambre, et l’incendie s’étendait peu à peu sur sa peau, sans qu’elle cherche à y échapper. Je l’entendais soupirer. Soudain elle se retourna, les yeux brillants :
- Ah monsieur, je vous en prie, n’arrêtez jamais, je suis au paradis !
Je m’aperçus alors qu’elle s’était transformée en chatte à griffes sorties. Cela n’aurait pas porté à conséquence si de mon côté je n’avais eu droit à une métamorphose en mulot. Je décidai de ne pas m’attarder plus longtemps dans ces conditions. Je détalai comme une flèche sur le plancher glissant de la chambre, me glissai par la porte restée heureusement entrouverte et dévalai l’escalier avec à mes oreilles terrifiées un feulement ininterrompu. Je me réveillai in extremis, son souffle chaud déjà sur mon cou.
Je dus me lever et prendre une douche fraîche avant de pouvoir retrouver assez de calme pour envisager de replonger dans le sommeil.

Avant d’éteindre la lumière, je consultai mon téléphone portable. Maureen m’avait écrit :
“Etre ou ne pas être réchauffée ? Que proposez-vous ?”
Je répondis sagement :
“Une bon grog et au lit.”
C’est en pressant la touche “envoi” que je le réalisai : j’avais pensé “un bon grog et au lit”, et, l’esprit sans doute encore embué par le rêve, j’avais écrit “une bonne fessée et au lit” ! Trop tard. Le message était parti. Que faire ? Envoyer d’autres messages ? Des excuses ? Des explications ? Non. Tant pis. Dormir. Dodo.

Je n’émergeai qu’à passées dix heures.
Il y avait une réponse à mon texto.
Je commandai un petit déjeuner copieux et la lus en avalant un croissant arrosé de café bien noir, bien chaud et bien sucré. 

Sa réponse :
“Vous n’avez pas intérêt à vous défiler. Je serai là à onze heures.”


Le téléphone fixé près de la tête de lit grésilla à onze heures précises. 

La voix de la réceptionniste :
“- Bonjour monsieur. Il y a une dame qui vous demande à la réception.

- Oui, je l’attends. Nous avons un dossier à étudier. Priez-la de monter.
- Bien monsieur. Et bon courage pour le dossier.
- Merci mon petit. Ah, et s’il vous plaît faites-nous monter un plateau de fruits de mer pour deux aux alentours de treize heures.

- Le grand ? Le "Plateau de l'amiral" ?
- Oui, parfait. Le "Plateau de l'amiral". Avec une bouteille de Muscadet bien frais."

© Highlands et Amour Cuisant sont dans un bateau 2013.
Photographie : Amour Cuisant.