dimanche, mai 26, 2013


Sens interdits !

"Il y a dans l'imaginaire un territoire mystérieux - une zone floue - où la distinction entre enfant et adulte, entre innocence et culpabilité, n'existe plus.
Ce territoire sans partage est celui de la fessée."
Clémence Barret - Guillaume Godard. Introduction à "La fessée : joie d'offrir, plaisir de recevoir."

Aborder le sujet de la fessée sous l’angle du souvenir d’enfance est un exercice hautement périlleux, tant l’expression des émotions liées à cette pratique “pédagogique”, dont les traces sont pourtant présentes dans bien des mémoires, est vite considérée aujourd’hui comme éminemment suspecte. L'exception qui confirme la règle étant bien sûr la célèbre scène des "Confession", qui par extraordinaire a même l’honneur de figurer au programme des classes littéraires, et dans laquelle on est prié de trouver l’alpha et l’oméga autorisé de cet délicat sujet, fermez le ban !

René Charvin n’a pourtant pas hésiter à aborder ce terrain miné, et à s’y promener dans une sorte de totale inconscience. L’écrivain lui-même est un mystère. Auteur incroyablement prolifique de romans historiques et surtout de “romans de gare”, il a fait les beaux jours des éditions Euredif, lesquelles dans les années 70 publièrent en poche toute une série d’ouvrages allant du polar à l’érotisme. Dans ce dernier domaine, une collection “Aphrodite classique” proposait des auteurs tels que Pierre Louys, Guillaume Apollinnaire, Alfred de Musset ou John Cleland, tandis que la collection “Aphrodite” était réservée aux auteurs contemporains, dont Charvin, créateur d’une sorte de Comédie Humaine du roman de gare. Parmi les érotiques, ceux voués à la “flagellation passionnelle” ont dû rencontrer un succès privilégié, puisqu’ils eurent droit au chant du cygne d’Euredif, la collection “Orties blanches”, générique emprunté à la célèbre collection de l’entre-deux guerres qui compta parmi ses pépites notamment les écrits de Pierre Dumarchey.

Mais venons-en à Belle. Héroïne de multiples ouvrages de Charvin, elle a connu une vie littéraire des plus mouvementées. Lorsque l’auteur décide d’explorer son enfance à Aix-les-Bains, le moins qu’on puisse dire est qu’il n’y va pas avec le dos de la cuiller. Il est d’ailleurs probable que ces textes seraient aujourd’hui impubliables. Les souvenirs de Belle s’étendent sur plusieurs volumes, une série consacrée aux “souvenirs de vacances”, et une autre plus tardive aux “souvenirs de collège” en Angleterre, éducation oblige ! (dans la collection “Orties blanches” qui reprendra par ailleurs la série des “vacances”). La scène d’ouverture de la saga plonge immédiatement le lecteur-voyeur dans le vif du sujet : la fessée considérée comme une sorte de philosophie suprême, et une philosophie doloriste faut-il préciser. Car la fessée n’a jamais rien de ludique ou de léger dans le monde de Belle. La fessée est d’ailleur la véritable héroïne de l’ensemble des textes, même si la peinture des personnages est loin d’être négligée : et s’il s’agit bien d’une sorte de Comédie Humaine, ses “caractères” ne donnent pas de l’humanité une image très optimiste. Il y a d’abord une hiérarchie, une pyramide, l’homme en haut, sa ou ses femmes en dessous, la progéniture enfin à la base, sous la tutelle en règle féminine, même si quelques scènes y dérogent, dont la scène d’ouverture justement. Cette scène aboutit en effet à la fessée paternelle d’une adolescente sous les yeux de la jeune Belle et de plusieurs autres témoins (dont le lecteur). Dans la saga, l’homme est rare, il est une brute que l’on devine éventuellement fortunée, la femme est une “femelle” tantôt soumise tantôt manipulatrice. Les enfants sont à leur tour soumis au bon vouloir, qui justement n’est pas toujours “bon”, de la tutelle, magnifiée dans l’image de la gouvernante, laquelle a l’avantage de régler le problème du sous-entendu de l’inceste en même temps que celui d’avoir “carte blanche” pour tenir son petit monde. Carte blanche qu’elle met à profit en baissant plus vite que son ombre les petites culottes de la même couleur qui sont à portée de sa main, pour des fessées aussi magistrales que consciencieuses, et il faut le dire, également magistralement décrites. Il y a trois grands absents dans l’ensemble de ces pages : l’amour, la tendresse, et l’humour. Et si l’amour est parfois évoqué, il s’agit non pas d’un amour d’épanouissement, mais d’un inquiétant amour du joug. Les grands-parents de Belle, chez qui elle passe ces vacances riches en (més)aventures, sont les deux seules personnes dont on devine qu'elles sont bienveillantes, et qui sont en fait la lumière d'un monde réel filtrant par la lucarne de quelques lignes éparses. Charvin ne doit pas considérer la bienveillance comme un trait de caractère romanesque intéressant, puisqu'ils ne sont que suggérés : le lecteur ne les rencontre jamais, tout juste devine-t-il qu'ils sont totalement inconscients des frasques de leur petite-fille. Mais il est vrai que les rencontrer est impossible, puisqu'ils vivent de l'autre côté du miroir aux fantasmes.

Adolescent, je me rappelle avoir, comme beaucoup de lecteurs en herbe, feuilleté les livres de Sade à la recherche d’une émotion érotique. Vainement bien entendu. Sade est terriblement ennuyeux et n’a jamais passionné que les libertaires bien pensants en quête de transgression, qui ont curieusement mis sous le tapis le caractère odieux du personnage. Le Divin Marquis n’ayant pas tenu ses promesses, je me suis tourné vers la Divine Comtesse, sulfureusement réputée pour les fessées dont elle aurait agrémenté ses textes : mais  ces fessées n’existent que dans l’imaginaire de ses lecteurs les plus talentueux, Jacques Laurent en tout premier lieu. Les textes de Charvin sont une chimère née de ces deux univers, Sade et la Comtesse, une chimère présentée dans une boîte de dragées roses et bleues. Ces textes, totalement amoraux et immoraux, très souvent franchement dérangeants, ne sont d’ailleurs me semble-t-il recevables et lisibles qu’à condition d’être appréhendés à ce titre : une chimère fantasmatique. Mais ils sont indéniablement écrits : dans un des volumes, la scène revisitée de la fessée des “Confessions”, pour revenir à cette référence incontournable évoquée plus haut, est un morceau d’anthologie, qui n’a certes guère de chance de trouver un jour sa place au programme de l’épreuve de français du bac !

Comme Alice, Belle prend le lecteur par la main. Comme Alice, elle lui fait faire l'impossible voyage de l'autre côté du miroir. Mais attention, ce n’est pas pour aller à la rencontre du lièvre de mars ou du chapelier fou : le chemin mène invariablement à la sombre Reine de Cœur et à sa cuisante tyrannie.

© Amour Cuisant de l'autre côté du miroir 2013.
Photographie : Serge Jacques.