mercredi, mars 19, 2014


Théâtre de verdure

pour Marie des Orages

Elle ne l’attendait pas. Elle était dans l’atelier quand il arriva à l’improviste. Elle entendit la voiture rouler sur les gravillons de l’allée, jusqu’à la vieille grange. Le moteur s’arrêta. Quelques instants plus tard il poussait la porte de l’atelier, qu’elle avait comme d’habitude laissée entrouverte.
- Toc toc devine qui vient dîner ? lança-t-il en entrant.
Elle fronça les sourcils, en artiste dérangée au moment le plus délicat, la quête de l’inspiration :
- Pour dîner ? N’est-ce pas un peu tôt ? Et puis je n’ai guère la tenue adéquate.
Elle ouvrit les bras, comme pour souligner qu’elle n’était vêtue que d’une grande chemise de coton bleu pâle dont elle avait roulé les manches, et qui lui servait de blouse depuis qu’elle l’avait retrouvé parmi les affaires laissées par Pascal. Il était loin, celui-là ! Mais elle n’avait jamais réussi à tout à fait l’oublier, ni à tout à fait lui en vouloir.
- Bon, alors disons pour le café, et j’ai amené des fraises, les premières de la saison ! Quant à ta tenue, ne change rien pour moi.
Il s’approcha d’elle. Elle se laissa embrasser.
- Je ne t’attendais pas aujourd’hui.
- Changement de programme de dernière minute... mais... je n’arrive peut-être pas au moment opportun.
Elle mordilla la pointe du manche de son pinceau, puis :
- Non, le moment n’est pas opportun, mais tant pis, j’aime trop les fraises.
Il soupira :
- Je vais tout préparer. Je t’attends au jardin.
Avant de quitter l’atelier, il désigna le tableau du doigt :
- Ce sera quoi ?
- Monsieur, la curiosité est un vilain défaut.
Il leva les yeux au ciel et tourna les talons.
Elle nettoya tranquillement ses pinceaux, pour lui laisser du temps. Considéra un moment la toile qu’elle avait commencé, sur laquelle il n’y avait encore que quelques lignes promises à devenir un horizon, un ciel, un océan.
Elle hésita à aller se changer. Elle ne portait vraiment que la chemise. Rien d’autre. Mais une idée lui était venue, inspirée par l’agacement dont elle avait fait preuve et qui avait visiblement un peu décontenancé Paul. Elle le connaissait depuis trois semaines à peine. Après le départ de Pascal, elle était restée seule pendant plusieurs mois, et commençait à désespérer de retrouver un ami, un amant. Paul était arrivé au moment opportun : elle commençait à se sentir affamée d’amour, de baisers, de caresses. D’une caresse en particulier. Une caresse brûlante. Paul s’était révélé un amant plus que passable, et elle ne désespérait pas de le hisser vers l’excellence. Quant à la caresse brûlante, elle n’avait pas encore osé lui en parler. Elle ne savait pas comment amener le sujet sur le tapis, ou sous la couette plus précisément. Pascal savait, et cette caresse, il la lui servait quand elle le lui demandait. Mais sans passion, sans art. Comme l’on dit si justement de l’autre côté de la Manche  : he indulged her. Elle n’avait pas envie d’avouer encore une fois cette passion étrange pour ne récolter qu’une aumône. Elle resta comme elle était. Elle n’enfila pas ses sandales. Elle avait envie de sentir l’herbe sous ses pieds nus. Elle essaierait de suggérer l’idée à Paul. Et si le verbe devenait chair, tant mieux. Sinon, tant pis. Elle n’irait pas plus loin.
Il l’attendait assis à la table du jardin, sur laquelle étaient disposées deux assiettes de fraises, un pot de crème, du sucre, et deux verres de vin. Elle l’interrogea :
- C’est cela que tu appelles du café ?
- Non, c’est un gamay de Touraine. Finalement, j’ai estimé qu’il accompagnerait mieux les fraises qu’un café.
Elle prit place, pinça une fraise entre deux doigts, la porta à sa bouche. Elle était acidulée. Elle fit une petite grimace. Il lui proposa de la crème, du sucre en poudre. Elle déclina :
- Je suis une femme, pas un gros chat gourmand comme toi. Je vais déguster ces fraises “nature”.
Un gros bourdon passa en vrombissant nonchalamment.
Le gros chat se servit abondamment de crème et de sucre. Le gamay était frais, délicieux, il portait en lui comme l’écho des fruits qu’il accompagnait. Il lui dit :
- Je ne t’avais encore jamais vue en tenue de travail. Tu es...
- Je suis ?
- Resplendissante. Tu es resplendissante.
Elle s’obligea à ne pas sourire. Que le théâtre commence :
- Je suis plus resplendissante si tu le répètes au lieu de le dire une seule fois ?
Il hésita. Il faillit se vexer, mais son intuition lui souffla à temps qu’un jeu était engagé. Il l’accepta, curieux de savoir où elle voulait en venir :
- Toi, comme dirait un acteur célèbre, tu es de mauvaise humeur (il dit les mots avec l’intonation caractéristique de l’acteur célèbre).
- Si je suis de mauvaise humeur, il y a peut-être de bonnes raisons.
- Comme... le soleil brille, les primevères et les jonquilles le disputent en beauté avec les fleurs des prunus, les mésanges se réveillent, tu manges les premières fraises de la saison en buvant un délicieux petit vin frais... c’est cela les bonnes raisons ?
- Non, la raison serait plutôt : les hommes sont obtus.
- De mauvaise humeur et décidée à me froisser. Tu mériterais que je te prenne au mot et que je remonte dans ma voiture en claquant la portière, la grande scène de la dispute, comme dans le pire des boulevards.
- Puisque nous sommes dans le théâtre de boulevard, tant que tu y es, pour me faire comprendre à quel point je suis désagréable sans raison, tu pourrais même me donner une fessée, là, sous les yeux des jonquilles, des primevères, des prunus et des mésanges !
Voilà. C’était fait. Elle avait lâché le mot. Enclenché la minuterie. Il ne restait plus à attendre ce qui suivrait : le tonnerre de l’orage désiré ou un pétard mouillé.
Il ne répondit pas tout de suite. Elle l’observait du coin de l’œil, le cœur battant. S’il passait à autre chose, s’il ne relevait pas, c’en était fini de LA caresse. Elle se dit qu’elle se contenterait des autres, que ce n’était déjà pas si mal. Mais tout de même, son cœur battait. Enfin, il se leva et dit d’une voix calme :
- Voilà la chose la plus sensée que j’ai entendue depuis que je suis arrivé ici tout à l’heure.
Il lui tendit la main. Elle se leva, lui donna la sienne. Le prévint :
- Que ce soit bien clair : je suis de très mauvaise humeur.
Il la prévint :
- Que ce soit bien clair, la fessée sera en conséquence.
Elle se laissa entraîner. Son cœur battait toujours aussi vite, mais cette fois d’anticipation. Se pourrait-il qu’il ait compris ? Se pourrait-il qu’il sache ?...
Il l’entraîna jusqu’à la tonnelle où se réveillaient les treillis de rosiers. Il s’assit sur le vieux banc de bois. Il n’avait pas lâché sa main. Elle lui permit de l’attirer, se laissa basculer dans la position d’une enfant que l’on va punir. Dans cette position, la chemise ne cachait plus grand-chose. Mais il troussa largement le tissu, jusqu’au creux de ses reins. Il la maintenait fermement. Elle eut une appréhension, jeta sa main droite en arrière pour se protéger. Il saisit son poignet, remonta sa main sur ses reins. Toujours fermement. Elle se sentit soudain ridicule, trouva soudain la situation totalement incongrue. Elle s’écria :
- Cela suffit ! Je plaisantais ! Passons directement à l’acte suivant. En plus je déteste le boulevard.
Il passa doucement sa main sur les fesses nues, épanouies sous ses yeux :
- Madame, ce serait faire injure à nos spectateurs.
Il tapota les fesses nues :
- Et ce serait leur faire injure à elles !
Elle crispa ses muscles, se cambra. La première claque la surprit. Elle entendit le son mat avant de sentir monter la brûlure. Elle se rappelait cette brûlure et l’avait oubliée. Elle la désirait et la refusait. La claque suivante sonna claire dans l’air de cet après-midi annonciateur de printemps. Elle s’écria à nouveau :
- Assez ! Cela suffit, j’ai compris, je suis de bonne humeur.
Il posa sa main sur la peau qui portait l’empreinte de ses doigts :
- Assez ? Ce serait cela une fessée ? Non, cela ne conviendrait même pas pour une répétition générale. Même pas pour la couturière !
- Vous vous imaginez que je me présenterais à une couturière dans une tenue aussi légère ? Vous êtes un monstre, je l’ai toujours su !
Il leva la main. Elle s’abandonna, étourdie par le chant de la main nue sur sa peau nue, par le feu qui l’entourait, s’insinuait en elle, l’incendiait. Elle sentit sa vulve gonfler. Elle sentit qu’elle s’ouvrait comme une fleur sous la caresse du premier soleil. Elle sentit aussi sous son ventre que la fessée ne laissait pas le fesseur indifférent. Et puis sans qu'elle en prenne tout de suite conscience, la fessée fit place aux caresses. Elle ferma les yeux. Elle eut la sensation que sa peau frémissait. Il l’aida à se relever. Il l’entraîna hors de la tonnelle. 
Ils firent l’amour au jardin.
Ils avaient repris place à la table. Elle termina ses fraises. Finit son verre. Maintenant, elle lui souriait. Lui avait l’air perplexe. Elle dit :
- Il y a quelque chose qui te chiffonne, je le vois bien.
Il hésita. Finit par se lancer :
- Non, rien ne me chiffonne, bien au contraire. C’est juste que... comment... comment as-tu deviné... comment as-tu su que j’avais ce goût bizarre de donner la fessée à mon amante ? Je veux dire, c’est tellement... enfin... baroque... je n’aurais jamais osé t’en parler, même si j’en rêvais.
Elle n’en croyait pas ses oreilles. Elle garda son sérieux :
- Nous mettrons ce trait de génie sur le compte de mon intuition féminine. Et...
- Et ?...
- Et j’ai bien aimé. 
Il se sentit au septième ciel.
Elle ajouta :
- Et puis l’amour au jardin, c’est le paradis, es-tu d’accord ?
Une mésange répondit en même temps que lui : "oui".

© Amour Cuisant 2014.
Photographie : Amour Cuisant.