dimanche, juin 14, 2015








Rêverie de Printemps (valse viennoise)

C’était une journée qui ressemblait à sa vie, son corps, son cœur : encore indécise, entre le printemps et l’été. Le repas de midi, sur la terrasse qu’embaumait le chèvrefeuille, avait été une corvée. Les invités, une grosse dame qui, en riant trop fort, agitait un petit éventail qu’elle avait fait surgir de nulle part, une autre dame, fluette qui battait des cils comme un chef d’orchestre agite sa baguette, un monsieur ventripotent comme un ministre de livre d’histoire qui ne cessait de s’éponger le front, un vieux professeur qui réajustait sans cesse son lorgnon, et puis un jeune homme. Ce dernier, en rougissant comme une écrevisse, lui jetait des regards obliques qui glissaient parfois jusqu’à ses cuisses, que découvrait largement sa courte robe. Enfin une petite fille, la plus sensée de l’assemblée, qui s’éclipsa bien vite pour profiter des balançoires au fond du jardin. Le repas n’en finissait pas, tout l’ennuyait, la nourriture, la conversation qui porta longuement sur les délices surannés de la valse viennoise, les regards de l’écrevisse. On l’avait longtemps dite mignonne, on commençait à la trouver belle, cela l’agaçait profondément d’être réduite à ces qualificatifs qui pouvaient tout aussi bien s’appliquer à une pièce de verroterie ou à une petite chatte exotique aux yeux bleus. À son habitude elle s’était montrée réservée, non sans répondre de temps en temps à qui l’interrogeait avec une assurance qui passait souvent pour de l’insolence. Au moment du dessert, des fraises servies avec de la crème fouettée, quelqu’un évoqua sur un ton badin une fessée qu’elle aurait reçue, petite, “devant tout le monde”, justement à force d’impertinence. La grosse dame émit l’avis original qu’une bonne fessée n’avait jamais fait de mal à personne, et ajouta en riant que même un grande fille pouvait en tirer bénéfice. Le vieux professeur réajusta son lorgnon et remarqua avec un petit air espiègle qu’il avait lu dans un livre très ancien que dans certains cas, la crème, à condition d’être fouettée, pouvait remplacer la fessée. Elle avait depuis longtemps passé l’âge de cette punition stupide, elle haussa les épaules, mais le mot "fessée", traça en elle une vive émotion, comme la marque rouge d’une fusée de feu d’artifice, en même temps que s’éveillait en elle un brouhaha d’images et de sensations qui n’étaient autre que le souvenir ce cette fameuse et lointaine fessée, ce qui eut le pouvoir de l’agacer encore plus. Elle remarqua que la suggestion à peine voilée de la grosse dame taquine de lui donner une fessée avait fait le tour de la table non sans produire les effets les plus variés : ses parents échangèrent un sourire entendu, le ministre sortit un mouchoir et s’épongea le front, la grosse dame, contente de son effet, agita frénétiquement son éventail, la fluette battit éperdument des cils, l’écrevisse fit un effort éperdu pour qu’elle ne remarquât pas qu’il rougissait encore plus, et la petite fille continua à s’en moquer et à faire de la balançoire. L’arrivée du café mit un terme à cette agitation. Heureusement, elle échappa à la promenade digestive. Elle ne se sentait pas trop bien, préférait aller un peu se reposer, prétendit-elle, et tant pis pour l’air désespéré de l’écrevisse, qui à l’instar du merlan frit avait espéré lui faire comprendre par ses regards son amour éperdu. Elle gagna sa chambre, ferma à demi les volets, laissa la fenêtre ouverte sur le chant des grillons et des oiseaux, se déshabilla, se glissa nue sous les draps frais, et se laissa doucement aller à la dérive.

Elle se retrouva bientôt dans une grande salle de bal, à Vienne sans doute. Une salle magnifique, toute en boiseries et en miroirs, baignée par les feux de lumière des grands lustres de cristal qui brillaient tout là haut sous les grands plafonds voûtés. Vêtue d’une robe de bal, elle était assise sur une banquette de velours. Personne encore n’avait songé à l’inviter. Mais voilà qu’un jeune homme s’avança, un prince à n’en pas douter, à en juger par son allure, sa beauté, son élégance. Il s’approcha d’elle, s’inclina brièvement, lui offrit sa main :
- Mademoiselle, m’accorderez-vous cette fessée ?
Elle ne fut pas plus étonnée que cela de la proposition. Comme si la fessée était une danse comme une autre, une cousine de la valse. Elle accepta en rosissant. Son cavalier l’entraîna. Les autres couples s’écartaient à leur passage, elle sentait sur elle les regards d’admiration des hommes, d’envie des femmes. Au centre de la salle de bal, une simple chaise de jardin était installée, tout à fait comme celles qui étaient sous la tonnelle où elle se réfugiait parfois en été pour lire en toute tranquillité. Le prince s’y assit, l’invita à s’allonger en travers de ses cuisses d’un geste de la main. Elle se ploya, se laissa glisser en avant, s’abandonna à son cavalier l’aidait à trouver son équilibre. Elle sentit qu’il troussait à présent les vagues infinies de la robe et des jupons. Elle sentit l’air caresser ses jambes, ses cuisses. La marée montante des robes et des jupons s’arrêta au creux de ses reins.
On entendit monter la voix de l’assemblée, un murmure qui gonfla jusqu’à un
- Oh !
au moment où elle s’aperçut que le prince était en train de lui baisser délicatement sa culotte.
L’air caressait à présent ses fesses nues, offertes à tous les regards. La petite culotte de soie (elle était sûre qu’elle était en soie bien qu’elle n’en ait jamais porté de telles) s’était arrêtée aux bas de ses cuisses. 
 -Oh ! s’écria à nouveau l’assemblée lorsque la première claque retentit.
Elle sentit ses fesses vibrer comme la peau d’une timbale. Et la brûlure naissante.
Comme si cette première claque avait été le signal de la baguette d’un chef invisible, l’orchestre entama une valse, une de ces valses viennoises qui semblent empreintes d’arômes de café, de chocolat et de crème fouettée. Elle pensa : “de la musique en crème fouettée pour accompagner ma fessée”.
Et la fessée, justement, prit son envol, comme les notes des violons soutenues par les basses des violoncelles. La fessée crépita, s’enflamma, l’enflamma bientôt toute entière. Elle sentait monter en elle un soleil brûlant de journée d’été.
Le public était conquis. Un vieux professeur réajusta son lorgnon. Une dame un peu grosse s’éventait frénétiquement avec un petit éventail. Les cils d’une autre, toute fluette elle, semblaient battre la mesure. Un ministre ventripotent sortit d’une poche un mouchoir : il avait besoin de s’éponger le front. Un jeune homme à peine sorti de l’adolescence rougit comme une écrevisse.
La fessée s’accéléra en apothéose aux échos de la valse tourbillonnante. Le lorgnon s’embua. Le ministre s’épongeait le front sans discontinuer. Les oreilles de l’écrevisse s’enflammèrent. La grosse dame se pâma.
Le soleil d’été en elle l’illumina comme l’éclair de feu d’une fusée rouge de feu d’artifice.
Le crépitement des applaudissements succéda à celui de la fessée, et la réveilla en sursaut.

Son cœur battait la chamade. La brûlure cuisante qui couvrait ses fesses s’estompait à mesure qu’elle reprenait conscience. Elle rejeta les draps, se leva, alla jeter un coup d’œil par le volet entrouvert : la terrasse était déserte, les promeneurs n’étaient pas encore revenus. Elle se contorsionna, regardant par dessus son épaule, tournant son bassin pour apercevoir son un peu d’une fesse nue, s’attendant à y découvrir une couleur de fraises écrasées comme si elle avait tout juste été copieusement fessée. Sa peau était blanche comme l’innocence. Elle enfila robe et culotte, descendit, passa par la cuisine où elle remplit un bol de fraises, sortit sur la terrasse, pieds nus sur les tomettes brûlantes. Elle posa le bol sur la table, et picora les fraises qu’elle dégusta debout. Elle eut à un moment une envie saugrenue. Elle chercha sous la courte robe les bords de la culotte et la baissa légèrement. Elle reprit la dégustation, laissant l’air chaud caresser ses jambes, ses cuisses, enveloppant ses fesses nues sous la robe. Lorsqu’un bruit de voix annonça le retour imminent des promeneurs, elle réajusta le sous-vêtement : toujours se méfier du traître courant d’air.
Quelqu’un lui demanda si elle avait bien dormi. Elle répondit :
- Oui, et j’ai fait un drôle de rêve.
On voulut bien sûr savoir quel rêve.
- J’ai rêvé de crème fouettée.
- Elle a toujours été gourmande, conclut sa mère avec indulgence.

© Amour Cuisant 2015.
Photographie : Myriam, qui aime les fraises et les valses viennoises. Merci à elle.

10 commentaires:

Amélie a dit…

C'est printanier. On dirait un feu (sans jeu de mot) d'artifices colorés. Comme elle a été bonne et productive cette sieste qui lui a permis de mêler rêve et souvenir.
Je me demande si je ne vais pas aller chercher des fraises dans les champs et de quoi faire une crème fouettée. Parce que, cher Amour Cuisant, voilà qui donne envie !

amourcuisant a dit…

Chère Amélie, merci pour ce commentaire :-)
Vous me mettez quelques fraises de côté ?

chipie pestouille a dit…

J'ai adoré ce texte bravo je me serais crus dans un de med reves .

amourcuisant a dit…

Lilou, merci pour votre commentaire.
Au plaisir de vous lire :-)

Anonyme a dit…

Vous mettre quelques fraises de côté ? Vraiment ? Hmmm .. comment vous dire : Je les ai mangées toutes. Mais.... Je peux encore repasser par cet arbre, là-bas, au fond du jardin (des voisins) qui dissimulent pour leur plus grand plaisir, une foultitude de fraises sauvages. Je leur parlerai de vous :-)

amourcuisant a dit…

J'espère que vous ne leur parlerez de moi qu'en bien. Et oui : j'adore les fraises sauvages :-)

Vincentflaneur a dit…

C'est toujours un plaisir de lire vos textes, Amour cuisant. Un plaisir d'autant plus précieux qu'il est rare....

amourcuisant a dit…

Merci beaucoup Vincent :-)
C'est également toujours un plaisir pour moi d'avoir votre visite.

Amélie a dit…

L"' Anonyme" qui a mangé toutes les fraises (CF. Plus haut) C'était moi.. Mille pardons ! :-) Mais après tout c'est votre faute : Il ne fallait pas écrire un texte si appétissant ! ;-)

amourcuisant a dit…

Amélie, je vous avais reconnue ! Votre gourmandise est une signature :-)