jeudi, décembre 10, 2015

Eau de rose et feux de la rampe




   
   Pour paraphraser Pierre Gripari, des fessées, il y en a de toutes sortes. Des appliquées, des distraites, des enflammées, des romantiques...
   Et parmi les fessées romantiques, nous trouvons la fessée des romans à l’eau de rose, et au moins une fessée de comédie musicale. 
   La fessée à l’eau de rose est fréquente dans les harlequinades littéraires, et cela ne date pas de la mode des cinquante nuances. Le principe en est assez routinier : l’héroïne, belle, jeune, bravache, se confronte à un homme plus âgé qu'elle, ombrageux, bourru, beau, de préférence riche. L’héroïne se conduit comme une sale gamine et finit par obtenir ce qu’elle mérite : une bonne fessée. Ce châtiment la révolte, certes, mais lui permet de prendre conscience qu’elle avait besoin de cette figure tutélaire et que finalement cette fessée lui a fait le plus grand bien. Elle découvre par la même occasion qu’elle est et a toujours été amoureuse de l’homme qu’elle a défié, et que ses provocations n’avaient pour but que d’attirer son attention. Ils se marient et auront beaucoup d’enfants. Bref, la femme est infantilisée à l’extrême, et la fessée est là pour lui rappeler qu’elle ne saurait continuer dans la vie sans la protection d’une autorité bienveillante (et masculine). Il est d’ailleurs assez curieux de noter que la cible de cette littérature est le lectorat féminin avant tout : il faut croire que les femmes savent lire au second, voire au troisième ou quatrième degré ? Mais il faut bien l’avouer, la récompense est (parfois) au détour de la page : certaines de ces fessées à l’eau de rose ne manquent pas de piquant ! Et puis on le sait bien, un roman de gare n’a pas vocation à nous donner un cours d’éthique ou de philosophie : il a le droit d’être comme un vin de comptoir, un peu râpeux et fort en tannin. C’est peut-être même ainsi qu’il est le meilleur. En somme en les lisant, la lectrice joue, comme dans une cour de récréation pour grandes personnes, à “On dirait que je me conduis comme une sale gamine et que je rencontre un mec super beau intelligent et riche et on dirait que je le provoque et...”.
   La fessée de comédie musicale évoquée plus haut est de la même eau. Il s'agit de l'emblématique scène de “Kiss me Kate”, ou “Embrasse-moi chérie” pour les gaulois. Emblématique au point qu'elle a été choisie pour figurer sur la pochette de l'édition française du DVD. Cette fessée-là a dû faire le tour du monde des scènes de Music Hall et le rideau est loin d'être retombé. Pour l'anecdote, Cole Porter, l'auteur de "Kiss me Kate", est également celui de "Leave it to me !", une autre comédie musicale au menu de laquelle figure la chanson "My heart belongs to Daddy", reprise par une pléthore d'interprètes dont une certaine Marilyn Monroe, dont la version est particulièrement craquante. Là encore, mieux vaut ne pas s'appesantir sur le fond, à savoir une héroïne qui préfère son "Daddy" (qui n'a bien sûr de daddy que le nom) riche et protecteur à de jeunes prétendants, certes tentants, mais qui risquent de ne pas lui procurer une vie aussi confortable. Donc une petite oie bien incapable de se prendre en charge, et qui précise en conclusion de la version originale de la chanson (jamais reprise dans les enregistrements disponibles à ma connaissance) que si elle n'est pas sage, "Daddy might spank" : "Daddy" pourrait bien lui donner la fessée. Mais n'oublions pas que ces chansons datent d'une époque où l'égalité des sexes n'était pas encore un (légitime) sujet de préoccupation. 
   Là-dessus, pourquoi ne pas aller déguster quelques pages choisies d'un roman de gare à la couverture fatiguée en écoutant un peu de Cole Porter ? Et foin du politiquement correct !

Amour cuisant 2015.
Photographie : auteur inconnu.

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